Date : Mars 2002
Source : Hard Rock Magazine n° 78 (merci à Chris)
Interview Par Nadège Goutouly & Angel OffTheBeast

Quand Iron Maiden sort un disque, c’est tout le monde du metal qui entre en ébullition. Live At Rock In Rio, enregistré comme son nom l’indique à Rio (Brésil), méritait bien que Bruce Dickinson et Janick Gers fassent une halte à Paris, histoire de justifier la sortie d’un cinquième live, couplée à celle d’un DVD. Maiden (en string) sur le grill…

Commençons par une question facile : pourquoi un album live au lieu d’un album studio ?

Bruce Dickinson : Parce que nous sortons un album studio l’an prochain. Il a toujours été prévu de faire un live puis un break d’un an. Live At Rock In Rio aurait déjà dû sortir en septembre 2001, et cela aurait donc fait un an de pause entre sa sortie et le début du travail sur le nouvel album. Il était prêt, mais le DVD ne l’était pas, c’est pourquoi nous avons attendu. Steve Harris doit bosser sur le DVD à plein tube parce que le mec censé s’en occuper ne s’est pas montré à la hauteur. Du coup, le DVD ne sera pas prêt avant mai. Pourquoi un live ? Parce que le groupe a beaucoup changé depuis 1985, l’année où nous avons enregistré Live After Death. Il a aussi beaucoup évolué depuis les dix dernières années. Le dernier album live est sorti il y a dix ans (NDLR : Live At Donington, sorti en 1994, a été enregistré en 1992), et il était donc temps d’en faire un autre après l’énorme succès de Brave New World et du fait de la nouvelle configuration du groupe. Je crois que Live At Rock In Rio est meilleur que Live After Death car nous apparaissons meilleurs sur scène. Live After Death était plein d’overdubs, j’y avais ajouté des parties de chant, Adrian avait refait des parties de guitares… Cette fois, rien de tout cela. L’album est brut, juste mixé. La preuve en est la version pirate de ce concert de Rio diffusée à la télévision brésilienne : la performance de base est la même.


Ne craignez-vous pas que les fans attendent autre chose ? Un album studio ?

Janick Gers : Nous faisons ce que nous avons envie de faire, et non ce que les gens attendent de nous, et c’est pour cela que les gens aiment Iron Maiden.

Bruce : Ce live est bon. Si c’était un tas de merde, ce serait différent. Quand les fans vont l’entendre, ils vont dire à tout le monde qu’il déchire ! Ça me rappelle quand Made In Japan, le live de Deep Purple, est sorti. Je l’ai trouvé géant et je ne voulais plus écouter Machine Head, l’album studio ! Je crois que nous sommes parvenus à capturer l’essence de ce show. De plus, je suis satisfait car mon chant est bien meilleur que sur Live After Death. J’en avais assez d’être toujours déçu par mes performances vocales en concert !


Tu n’es pas satisfait de ta voix sur les live d’Iron Maiden ?

Non, je ne l’ai jamais été ! C’est seulement depuis les dernières tournées que j’ai vraiment le son que je veux sur scène. Cela a pris des années et a été une véritable source de frustration auparavant.

Live At Rock In Rio, comme Live At Donington, est composé d’un unique show, à l’inverse de Live After Death ou à The Real Live One/Dead One. Quelle méthode est préférable d’après vous ?

Il est préférable d’avoir un unique show, bien sûr. Mais il faut admettre qu’il est très rare de jouer un concert qui soit parfait du début à la fin. The Real Live et Dead One ont un son et une production franchement décevantes : ce n’est pas du Iron Maiden. Nous enregistrions tous les concerts mais pas avec assez de soin. Le concert de Rio a spécialement été enregistré dans le but d’en faire un album et un DVD.

Ce live fait la part belle à Brave New World mais aussi à The X-Factor et Virtual XI, au détriment de Somewhere In Time ou No Prayer For The Dying. Pas de « Heaven Can Wait » ou de « Afraid To Shoot Strangers », mais « The Clansman » ou « Sign Of The Cross ». Est-ce difficile de renoncer à des morceaux que tu as composés au profit de titres de la période Blaze Bayley ?

« Heaven Can Wait » ne me manque pas, ça n’a jamais été l’une de mes chansons préférées. Je n’ai pas fait de sacrifices !

Janick : Nous souhaitions absolument jouer la majeure partie du nouvel album. Au lieu de ne jouer qu’un ou deux morceaux du dernier disque et tous les vieux classiques du groupe, nous avons fait l’inverse, car nous voulions vraiment montrer où en est le groupe aujourd’hui. Tout est une question d’équilibre entre les titres. Un morceau comme « Blood Brothers », par exemple, a de fortes chances de devenir un classique. Seulement si sur notre prochain album, nous enregistrons un nouveau titre dans cette veine, épique et très mélodique, il faudra opérer un choix, car nous ne pouvons pas jouer le même type de morceaux durant tout un concert.


Y a-t-il des titres dont vous vous êtes lassés avec le temps ?

Bruce : Pas sur ce set. La setlist s’est un peu imposée d’elle-même en réalité. Tout d’abord, nous devons répertorier les nouvelles chansons dont nous disposons, puis nous décidons de celles qui doivent absolument être jouées, avant d’évaluer la durée totale. En fonction du temps qui reste, nous choisissons les autres.

Considères-tu que « The Clansman » et « Sign Of The Cross » sont devenus des classiques d’Iron Maiden ?

Pas « Sign Of The Cross ». J’aime chanter ce titre, mais il n’arrive pas à la cheville de « Phantom Of The Opera », « Hallowed Be Thy Name » ou « The Number Of The Beast ». Ces titres sont des classiques de Maiden. Quant aux titres de Brave New World, je me demande quels sont ceux qui vont constituer des classiques. « Brave New World », « Blood Brothers » à coup sûr, peut-être « Wicker Man ». Je me méfie des singles car on s’en lasse plus vite, mais je crois que c’est un bon titre, typique de notre style ; enfin, « Dream Of Mirrors ».

« Nomad » est pourtant un titre fantastique, ambitieux et original…

Nous ne l’avons pas joué. Personnellement, cela ne me gênerait pas de jouer des titres comme « Nomad » ou « Alexander The Great ». Des titres épiques et fantastiques.

Doit-on comprendre que d’autres membres du groupe ne sont pas d’accord avec toi ?

Il n’y aurait que Steve, nous ne jouerions pas d’anciens morceaux ! Il voudrait consacrer les shows aux derniers albums.
Janick : Il est clair que nous ne pouvons pas ne pas jouer « The Number Of The Beast », « Hallowed Be Thy Name » ou « Fear Of The Dark ». Il nous semblait aussi intéressant de garder « The Sign Of The Cross » et « The Clansman », qui sont des titres enregistrés avec Blaze, pour montrer ce que cela donne avec Bruce. Nous devons faire au mieux sans tomber dans la nostalgie du passé.

Bruce, te sens-tu plus à l’aise sur les titres de la période Paul Di’Anno ou sur ceux de la période Blaze Bayley ?

(Après un temps de réflexion.) D’un point de vue technique, chacun évolue dans un registre plus bas que moi. Les chansons sont écrites de la sorte. Le problème est de leur donner toute l’intensité qu’elles méritent dans des notes qui me sont moins naturelles. Ma voix est plus intense sur les notes aiguës que sur les notes graves. Mais au point de vue musical, j’aime beaucoup les titres de Killers. Ils sont très différents du style des autres albums. Quant aux albums chantés par Blaze, je dois dire que je ne suis pas fan du titre « The Angel And The Gambler », mais j’aime bien « Futureal » et « The Clansman » a énormément plu au public.

Tu as dit avoir enfin obtenu le son idéal pour ta voix en concert, et tu es toujours plein d’énergie dès que tu mets un pied sur scène, mais le groupe n’a-t-il pas perdu un petit quelque chose ? N’y a-t-il pas un manque de complicité entre les membres ?

Non, je crois que c’est plutôt le contraire. Nous nous soutenons davantage les uns les autres que par le passé. Sur scène, vous êtes chacun dans votre coin : Bruce harangue la foule, Adrian ne bouge pas et semble s’ennuyer, Janick fait ses ronds de jambe, bref, ça manque de cohésion…

Vous avez tout à fait raison, mais c’est la façon d’être du groupe. J’aime bien ça. On peut regarder la scène et voir six spectacles différents !

Cela ne reflète-t-il pas plutôt la façon dont vous vous côtoyez en dehors de la scène ?
Il n’y a aucun problème entre nous.

On sait que ta relation avec Steve a été quelque peu conflictuelle, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Tout va bien.

Quand tu es revenu dans le groupe, tu as insisté pour qu’Adrian t’accompagne, était-ce pour te sentir moins seul ?

Je ne pouvais pas vraiment insister puisque je n’étais pas encore de retour au sein du groupe, mais c’est vrai que j’ai fortement suggéré qu’Adrian m’accompagne.

Janick, quand tu as su qu’Adrian revenait dans le groupe, comment as-tu réagi ? As-tu craint pour ton job ?

Janick : Non, pas du tout ! Je ne me suis jamais senti en danger, car il était convenu que nous allions faire quelque chose d’un peu différent, et que nous devions pour cela être trois guitaristes. Par ailleurs, j’ai plutôt confiance en moi, et je ne pense pas que si je n’avais rien apporté au groupe, je serais toujours là. Maintenant, si on avait jugé nécessaire mon départ du groupe, je serais parti.


Le groupe va-t-il rester sous la forme d’un sextette ?

Bruce : Oui, bien sûr.

Avez-vous déjà pensé sortir un live au tracklisting plus original, c’est-à-dire composé de titres plus rarement joués sur scène ?

Le problème, c’est que ce live ne serait pas très bon ! La clé d’un bon live, ce sont des morceaux que l’on a l’habitude de jouer, qui nous plaisent, et en lesquels nous avons confiance. Sur le Live At Rock In Rio, il y a des titres inédits en live, mais la différence est flagrante entre ceux que nous avons déjà joués des centaines de fois et ceux que nous avons seulement enregistrés.

Pourquoi tous les live d’Iron Maiden sont-ils avec toi au chant ?
(Longue hésitation.) Je ne sais pas. Non, je ne vois pas. En réalité, il existe un live avec Paul Di’Anno, Live In Reading. Deux même, avec l’EP Made In Japan. D’ailleurs, le Live In Reading avec Paul va sortir un peu avant Noël. Tout comme le Live In Reading avec moi et le Live In Hammersmith, avec moi encore.

Encore beaucoup de disques à acheter pour les fans…

Oui, mais je ne crois pas qu’ils s’en plaignent dans la mesure où ils sont demandeurs. Il était temps de sortir ces albums. En plus, Iron Maiden fête ses 25 ans cette année ; il fallait donc vraiment marquer le coup.

Il n’y a de reprises dans aucun des shows d’Iron Maiden. Pourquoi ?

Parce que nous avons assez de chansons ! Les fans trouveraient que l’on perd notre temps à jouer les titres d’autres groupes.

Travaillez-vous encore avec Derek Riggs (NDLR : illustrateur et le père d’Eddy) ?

Non, et si cela devait se produire, ce serait de façon très occasionnelle. C’est Steven Wilckinson qui a créé l’artwork de Live At Rock In Rio (NDLR : le Eddy de Brave New World qui tient la scène dans sa bouche). Il a également conçu la pochette de « The Wicker Man ».

Vous êtes sur le point de sortir le DVD de ce même concert. Est-ce bien utile d’avoir et le CD audio et le DVD ?

Nous voulions sortir un DVD, or le Brésil, avec son festival Rock In Rio, était l’occasion idéale : une grosse scène, une foule énorme, tout était parfait pour faire un DVD. Il y a deux heures de spectacle, plus des images hors scène de chacun de nous : Nicko jouant au golf, moi-même pilotant mon avion, bref, pas mal de trucs.

Rien n’a encore été fait pour le prochain album, n’est-ce pas ?

Nous attendons le mois de septembre. Nous ignorons encore à quoi il ressemblera et où nous l’enregistrerons. C’est le producteur qui choisit.

De grands albums sortent des studios Finnvox ou Fredman avec une production époustouflante. Êtes-vous attirés par ces nouveaux hauts lieux de la mise en boîte ?

Pas vraiment. C’est Kevin Shirley qui s’occupe de cela. Il nous suggère un endroit, puis nous décidons ensemble. Kevin fait de bonnes suggestions : enregistrer au studio Guillaume Tell a été une expérience fantastique !

Kevin Shirley va donc produire le nouvel album ?

Oui, et c’est lui qui a mixé le live.

Est-il vrai que tu avais soumis ton retour au sein de Maiden à la condition que Steve ne produise pas l’album ?

Oui, mais nous ignorions encore qui allait le faire. Nous étions tous d’accord, y compris Steve. Nous avions besoin d’un professionnel du son.

Quelles améliorations pensez-vous avoir apportées avec Kevin ?

Nous devions rendre le son de l’album plus massif, tel un bloc, car la cohésion faisait fréquemment défaut. Il manquait quelque chose, cela sonnait vide en quelque sorte. Avec Kevin, nous sommes parvenus à resserrer le tout.

Tu penses réellement que la production de Brave New World est meilleure que celle des autres albums d’Iron Maiden ?
(Très longue hésitation.) Oui… Elle est meilleure que celle de Fear Of The Dark, meilleure que celle de Powerslave probablement.

En écoutant au même volume Powerslave et Brave New World, on est surpris de constater que le son n’est pas plus fort sur le second. Les différentes parties de guitares s’entendent distinctement et correctement sur Powerslave, alors que les trois guitares de Brave New World ne rendent pas la puissance que l’on est en droit d’attendre…

Ah oui ? C’est intéressant… En réalité, sur cet album, nous sommes revenus à la méthode classique : l’enregistrement simultané des différents instruments. La spontanéité a peut-être mis la puissance de côté.
Janick : Si l’on se penche d’un peu plus près sur les titres, on peut constater que nous ne jouons pas les mêmes lignes, et que cela rend l’ensemble plus mélodique et plus varié que par le passé.

Après de si nombreux albums d’Iron Maiden, qu’est-ce qu’un nouvel album du groupe peut apporter au heavy-metal ?

Bruce : (Après un long temps de réflexion.) Nous n’avons pas vraiment envie d’y apporter quoi que ce soit. Je n’en ai aucune idée. Je commencerai à penser à l’album en septembre.

Tu ne sembles pas préoccupé par cela. Ta vie ne tourne pas autour d’Iron Maiden ?

Non, et je ne connais personne qui se trouve dans ce cas !


As-tu déjà été obsédé par Maiden ?

(Après, sûrement, la plus longue hésitation de l’entretien.) En 1982, lorsque j’ai rejoint le groupe. On est jeune, on commence avec un groupe, on est obsédé par tout. En réalité, je n’arrive à rien de plus en étant obsédé par ce que je fais 24 heures sur 24. Il vaut mieux faire la part des choses et mieux se concentrer lorsqu’on se met au boulot. A l’époque de Piece Of Mind, nous avons torché « Flight Of Icarus » en cinq minutes ! La plupart des chansons ont été finalisées en moins d’une journée. Nous ne sommes pas du genre à passer six mois sur un album. Je serai content de bosser sur le nouvel album, mais cela ne me manque pas du tout pour le moment.

Les 19, 20 et 21 mars prochains, Iron Maiden va donner trois concerts dont les recettes seront reversées à Clive Burr (batteur du groupe sur les trois premiers albums), atteint de la sclérose en plaques…

Oui, tout à fait. On m’a parlé de ce projet avant Noël et je l’ai bien entendu accepté. Toutes les recettes des concerts ainsi que les royalties du single « Run To The Hills » que nous avons enregistré à Rio, seront effectivement versées à Clive, au moins pour ralentir la progression de la maladie.
Janick : Nous avons joué « Run To The Hills » à l’improviste. Nous ne l’avions même pas répétée à trois guitares !
Bruce : Steve ne voulait pas la jouer, il préfèrerait même se passer de « The Number Of The Beast » ! Il s’est lassé des anciens morceaux.

Pas toi ?

J’aime bien jouer des vieilles chansons comme « Children Of The Damned » ou « 22, Acacia Avenue ».

Ces shows auront-ils quelque chose de spécial excepté le spectacle qu’ils donneront à voir ?

Non. Nous jouerons à peu près la même setlist, à part « Sign Of The Cross ». Nous ne pensons pas inviter d’autres musiciens ni Paul Di’Anno…

Bruce, penses-tu enregistrer un nouvel album solo ?

Pas cette année. J’ai quelques chansons, mais rien ne sortira avant 2004 car avant cela, il y a l’album de Maiden, la tournée…

Iron Maiden reste la priorité, c’est ça ?

Euh, oui. Enfin, Maiden reste la priorité jusqu’à 2004, puis mon album solo deviendra à son tour la priorité. Les priorités sont interchangeables !

Peut-on s’attendre à plus d’un album studio d’Iron Maiden ?

Quoi, un double album ?

Non, un album l’an prochain puis un autre ensuite, etc.

Ah ! Chaque chose en son temps, on va commencer par un !

Te vois-tu encore dans Maiden dans cinq, six ou dix ans ?

Eh bien, si le groupe existe toujours, je suppose que j’en ferais encore partie. Putain, j’aurai 53 ans !

Où en est le projet Trinity avec Rob Halford et Geoff Tate ?

C’est une chouette idée, mais elle n’est pas près de se concrétiser. Cela se fera sûrement mais après l’album de Maiden, après mon album solo… Rob et Geoff ont aussi d’autres projets.

Les réactions du public lors de la tournée qui a suivi ton retour, puis le succès de Brave New World, t’ont-ils touché ? T’y attendais-tu ?

Oui. Mais cela fait toujours plaisir. J’étais aussi très étonné de voir que beaucoup de fans ne s’étaient même pas aperçu de mon absence !
Janick : Je pense que son éloignement du groupe a été très bénéfique dans le sens où il n’a jamais aussi bien chanté.

Bruce, ils n’ont quand même pas cru que tu chantais sur The X-Factor et Virtual XI ?

Non, ils n’avaient pas acheté d’album de Maiden depuis dix ans !