Date : Octobre 2000
Source : Hard & Heavy (merci à Chris)
Interview par Jean-Pierre Sabouret

TIR AU BUT

Après une mise en jambes footballistique, la Vierge de Fer attaque maintenant les choses sérieuses avec son nouvel album, Virtual XI, et une tournée qui devrait remplir pas moins de six Zénith à travers la France. Histoire de démontrer le heavy-metal n’est décidément pas une affaire de mode comme l’affirment avec force Blaze Bayley et Steve Harris.


Il fallait bien que ça arrive un jour... Depuis le temps que Steve Harris et ses acolytes tâtaient du ballon rond dès que l’occasion se présentait, ils ont enfin allié l’utile à l’agréable en profitant d’une actualité footballistique plutôt chargée pour mettre sur orbite, ou plutôt au fond de la cage, leur onzième album. Cela dit, on ne trouvera guère un quelconque concept plus ou moins associé à ce sport sur Virtual XI. Même en cherchant bien, Iron Maiden n’a pas poussé le vice jusque-là. Les photos en compagnie de quelques-uns des plus redoutables internationaux et la virée des stades pour se mesurer à des équipes locales plus ou moins menaçantes (Iron Maiden vainqueur 6-2 contre la sélection française, malgré la présence de nos valeureux représentants, Xavier Bonnet et Pierre Veillet...). La veille du match, Steve Harris n’en menait pourtant pas large, une grève des pompiers fort malvenue à l’aéroport Londonien empêchait les professionnels de son équipe de s’embarquer dans le moindre avion pour Paris, le reste du groupe ayant réussi de justesse à prendre place dans l’Eurostar... D’où une interview parfois interrompue par des appels affolés de Londres (vive les portables), Steve Harris essayant de garder son calme en expliquant laborieusement à son interlocuteur qu’il n’avait qu’à louer un minibus pour prendre les joueurs et les acheminer sur Paris via les ferry-boats, comme au bon vieux temps. Pendant que le chef réglait ces menus détails, on en profitera donc pour laisser Blaze Bayley s’emberlificoter dans une explication pas toujours évidente du titre de la onzième production studio maidenienne.

Blaze Bayley : Virtual XI est le onzième album studio d'Iron Maiden, il y a également onze joueurs dans une équipe de foot... D’autre part, nous avons sorti un jeu avec Eddie, d’où l’idée d’équipe virtuelle dont n’importe qui peut en faire partie...

Steve Harris : (décidant enfin de couper son portable) Sans aller aussi loin, cela représentait surtout une bonne excuse pour associer enfin notre passion pour le ballon avec la promotion d’un album d’Iron Maiden.

Question très maidenienne : qui est le numéro 6 ?

B.B. : Je ne suis pas un numéro je suis un joueur de foot !

S.H. : Normalement c’était Terry Butcher, il est numéro 6 pour l’équipe nationale. Mais il n’a pu assister à la photo de l’album, il n’y a donc pas de numéro 6, désolé...Sans faire de mauvais esprit, on note que c’est toi qui portes les couleurs de l’album, avec le numéro 11...

S.H. : Lorsque je joue, je porte le numéro 7 ou 11, parfois le 9, mais je suis un peu trop petit pour cette place. Nous avons essayé de garder les numéros des professionnels qui étaient avec nous, le 7 était pris, alors j’ai gardé le 11, il n’y avait aucune malice de ma part, je le jure !

UN ALBUM PLUS SPONTANE

Curieusement, Virtual XI ne ressemble en rien à un concept album dédié au ballon rond...

S.H. : Non, en effet, la musique n’évoque absolument pas le football. A la limite, deux morceaux, Ligthning Strike Twice et Two Worlds Collide, pourraient être vaguement associés au foot, mais ce n’était pas le but (c’est le cas de le dire) au départ.

B.B. : Personnellement, au risque de paraître terriblement prétentieux, je verrais bien Maiden écrivant le thème de la coupe du Monde en 2006.

S.H. : Tu as intérêt à te mettre au boulot dès aujourd’hui, tu ne sais pas à quoi tu t’attaques...

Pour en revenir à l’album, on remarque une grande variété d’ambiances et de styles musicaux qui évoque immanquablement Seventh Son Of A Seventh Son, le plus progressif des productions du groupe, comme si vous ne craigniez plus la polémique qui avait suivi la sortie de ce dernier...

S.H. : Pour être tout à fait franc, nous n’avons jamais flippé en nous demandant ce qu’allaient penser les gens de tel ou tel album, pas même pour Seventh Son Of A Seventh Son. Je ne me soucie que de respecter les envies réelles du groupe. Nous ne procédons à aucune analyse lors de l’enregistrement d’un album. Plusieurs personnes m’ont effectivement parlé de Seventh Son Of A Seventh Sonmais je n’y avais pas du tout réfléchi avant. Nous n’avons jamais ce genre d’idée en tête lorsque nous composons des morceaux. C’est comme ça qu’ils sont sortis et voilà tout. Pour moi, le ton général de Virtual XI est plus spontané, plus live que le précédent. Mais je n’en suis pas certain. J’éprouve même le sentiment que chacun des nouveaux morceaux aurait pu figurer sur n’importe lequel des albums d’Iron Maiden.

Il fallait impérativement que l’album soit bouclé avant le début de la coupe du monde, sans quoi son lancement "balle au pied" n’avait plus le même impact. Le capitaine (Steve Harris) n’a-t-il pas été obligé de pousser, voire fouetter, un peu son équipe ?

B.B. : Allez Steve, c’est le moment d’avouer, dis-leur ce que tu nous as fait subir, ahaha !

S.H. : Oui, je reconnais qu’il y avait une date buttoir. Les deux derniers mois en studio ont représenté un véritable enfer pour moi. Je restais enfermé à travailler sur les bandes jour et nuit. Sur la fin, je ressemblais à un zombie. Mais il fallait bien que tout soit terminé pour le Mondial. Je ne dirai pas le contraire. Au départ, je pensais que cet album ne nous prendrait que quatre ou cinq mois. Mais il en a fallu près de sept, avec tout de même un petit break de quinze jours au milieu. Mais je ne vais pas me plaindre. En ce qui me concerne, l’album dépasse tout ce que j’espérais. Je serai peut-être plus objectif lorsque nous aurons tourné pendant un an en jouant les nouveaux morceaux. Pour le moment, je reste persuadé que Virtual XI est un album beaucoup plus accessible que The X Factor. Il fallait un certain nombre d’écoutes pour commencer à apprécier la plupart des titres de l’album précédent, alors que l’effet est immédiat avec le dernier. La plupart des gens avec lesquels j’ai discuté m’ont aussi affirmé que Virtual XI leur semblait beaucoup plus direct.

OUVERTURE D’ESPRIT

À entendre un grand nombre de journalistes, ces derniers temps, il est totalement inconcevable de ne pas essayer de sonner comme Prodigy, pour prendre un exemple tout à fait au hasard...

B.B. : C’est exactement ça... Il faudrait donc arrêter d’écouter Iron Maiden, Motörhead, AC/DC ou même des groupes plus récents comme Angra ou Savatage, sous prétexte que ces groupes semblent incapables d’aller "aussi loin" que Prodigy. Comme si un seul groupe suffisait pour que l’on ait plus le droit d’écouter les autres.

S.H. : Le plus effrayant est qu’ils finissent par expliquer que des gens comme nous sont étroits d’esprit. Il y a quelques jours, je me suis engueulé avec Dave Ling, un journaliste anglais. Il m’a accusé d’être borné et il a également parlé de Motörhead et d’AC/DC. Je lui ai répondu : « Mais c’est toi qui es étroit d’esprit. Si tu ne l’étais pas, tu admettrais que l’on puisse aussi bien apprécier les Moody Blues que Prodigy, que l’on aime suffisamment la musique pour écouter différentes sortes de styles à toutes les époques. » Personnellement, je suis tout à fait capable d’apprécier Free puis Megadeath la minute d’après. J’aime les deux groupes pour des raisons différentes et où est le problème ? Mais que peut-on faire ou dire, lorsque de plus en plus la presse rock se met à ressembler aux quotidiens à scandales ? Ce que je ne comprends pas c’est que cette presse se vend pourtant de moins en moins bien. Plus personne ne se reconnaît dans ces torchons. C’est mathématique, on perd un grand nombre de lecteurs à ne vouloir couvrir que les derniers groupes à la mode. Même si ces groupes ont un certain succès, quel est-il comparé à celui de centaines de groupes qui existaient avant eux et qui sont encore là aujourd’hui ? De plus, je crois que, même pour les nouveaux groupes, cette façon de procéder est des plus désastreuses. Ils ont quelques mois d’existence et les voilà en couverture des magazines présentés comme la nouvelle révolution musicale. On place une énorme pression sur leurs épaules et ils n’ont pas le temps de mûrir. Tout ce qu’ils font est étalé au grand jour et la plupart du temps ils disparaissent prématurément... Et je ne parle pas de tous les autres groupes qui se sentent obligés de les copier en pensant que c’est une obligation si l’on veut avoir du succès. Cela nous a pris des années avant d’apparaître en couverture d’un magazine et j’en remercie le ciel. Je ne dirais pas que nous ne nous inquiétons pas à chaque album, en nous demandant si le public nous suivra une nouvelle fois, mais cela n’a jamais été jusqu’à nous contraindre à changer de musique.

MAIDEN CONTINUE !

Finalement, le contexte actuel ne ressemble-t-il pas à celui que vous avez connu tout au début, alors qu’il fallait être fou pour n’être ni punk, ni disco, ni new-wave ?

S.H. : C’est la même chose, nous avons une position plus enviable aujourd’hui dans la mesure où, quoi qu’en pensent certains, nous continuons à vendre un grand nombre d’albums, mais nous n’étions pas plus à la mode lorsque nous n’avions pas un rond en poche et que presque personne ne voulait entendre parler de nous. Nous sommes les mêmes aujourd’hui, avec encore le même nom et la même attitude qui est de faire ce que nous aimons et de le proposer que ça plaise ou non. Nous n’avons pas essayé de la jouer soi-disant "moderne" sur notre premier album, pourquoi devrions-nous le faire aujourd’hui ?

Un mot sur la tournée, pour terminer, on annonce une débauche de moyens exceptionnels, avec plusieurs changements de décors, reprenant différentes époques

S.H. : Quoi ? Mais qui a écrit toutes ces conneries ?

Cela figure sur toutes les annonces officielles...

S.H. : Je vois, c’est encore un coup du promoteur. J’ai l’impression qu’on a confondu avec le jeu vidéo où, effectivement, il y a ces décors. Cette tournée ne sera pas économique, mais il n’y aura que des nouveaux décors. Si nous faisions cela, ce serait pour notre tournée d’adieu, mais ce n’est pas pour tout de suite.

B.B. : Je suis peut-être le petit nouveau dans le groupe, mais j’ai été impressionné par la quantité d’idées que nous avons eues pour ce nouvel album. De plus, nous nous sommes tellement éclatés sur la dernière tournée, que je ne vois pas pour quelle raison ce groupe devrait annoncer sa fin prochaine.

S.H. : Je me souviens bien que quelques "grands visionnaires" avaient prétendu que The X Factor serait notre dernier album pour EMI, notre maison de disques, qu’il ne servait qu’à remplir les obligations de notre contrat. Non seulement nous venons de prouver le contraire, mais si nous devions tout arrêter demain ou après-demain, je continuerais à défendre The X Factor, qui est probablement mon album préféré avec Seventh son. Ne vous inquiétez pas, lorsque nous déciderons d’arrêter, nous ne laisserons personne l’annoncer à notre place.