Date : Juin 2000
Source : Hard Force.com
Interview de Steve Harris et Janick Gers par Henry Dumatray

L'attente et la pression étaient énormes, à la hauteur de l'évènement, et pourtant IRON MAIDEN a relevé le défi. "Brave new world" est l'album imparable, l'oeuvre magistrale née de la réunion du groupe avec ses enfants prodigues, Bruce Dickinson et Adrian Smith. Comment se perdre en discussions stériles sur les motivations, les dessous de l'affaire, quand le genre musical tout entier reçoit une telle leçon de qualité ? Place maintenant aux explications et commentaires de deux de ses illustres représentants.

La première impression que l'on ressent à l'écoute de "Brave new world", c'est une sensation de maîtrise totale et de maturité.

Steve Harris: Je ne sais pas si je suis en mesure d'analyser autant les choses, mais je suis persuadé qu'il s'agit d'un sacré bon album. Le temps dira s'il est un album majeur dans notre discographie, mais la maturité du groupe ne fait aucun doute. Nous avons d'ailleurs évolué à chaque album, et je dirais que sur "Brave new world", on ressent parfaitement les influences progressives des 70's, déja présentes lors de ses deux prédécesseurs.

La production semble également très profonde et intense. Maiden deviendrait-il la Rolls du hard rock ?

S.H: Le fait qu'il y ait trois guitares procure davantage de relief à notre musique. Le producteur est différent, le retour de Bruce et Adrian... tout cela a forcément influé. Mais nous sommes restés naturels dans notre approche et avons préféré aller de l'avant.

Jannick Gers: En prenant de l'âge, on gagne en expérience et en maturité. Comme un bon vin qui se bonifie en vieillissant, MAIDEN s'améliore et va plus loin dans ses idées. Les gens ont pu penser que le retour de Bruce et Adrian allait nous renvoyer en arrière mais, fort heureusement, il n'en a rien été. Nous avons continué notre progression et "Brave new world" en est le témoignage.

Comment êtes-vous parvenus à conserver sa place à chaque musicien ?

S.H: Nous n'avons pas eu à nous en soucier. Certes, MAIDEN est aujourd'hui un groupe de six musiciens, mais nous avions entière confiance les uns dans les autres et chacun a pu aisément trouver sa place et son implication dans les différents morçeaux.

Bruce affirmait que cet album devait poser de nouvelles bases pour le metal.

S.H: Nous n'y avons pas pensé en ces termes. Nous voulions juste qu'il soit bon, qu'il nous plaise et réponde à nos attentes. Ce dont je suis le plus fier, c'est que nous n'avons en rien interrompu le développement de notre direction musicale. Nous aurions fait un disque similaire même si nous n'avions pas changé de line up.

J.G: Pour moi, "Brave new world" transcende les modes et les différents courants du heavy metal: il est au dessus de tout ça. Il représente ce que nous sommes aujourd'hui.

S.H: Il en surprendra certains car il est dépourvu de toute nostalgie. Nous n'avions aucune envie de refaire "Number of the beast".

Comment êtes-vous parvenus à vous retrouver si proches les uns des autres, après avoir testé des expériences différentes ?

S.H: En ne pensant pas à cela. Nous n'avions pas d'idée préconçue. De tout changement, il faut retenir le positif. Il est évident que Bruce et Adrian ont pesé sur la composition, mais ils n'ont pas modifié l'orientation du groupe: ils lui ont simplement apporté un plus appréciable.

J.G: Nous venons du même monde, nous avons presque le même âge et possédons globalement, des influences similaires. C'était logique que nous nous retrouvions.

IRON MAIDEN a vingt ans. Peu de formations sont restées créatives sur une durée aussi longue...

S.H: C'est vrai. On peut citer RUSH ou les STONES.

J.G: Un tel constat peut effectivement filer le vertige, mais le bon moyen d'éviter cela est de regarder vers l'avenir. Prendre son héritage et le faire fructifier, c'est la bonne solution.

Les fans de MAIDEN ont parfois été mal considérés. Leur groupe favori ayant atteint un nouveau stade de respectabilité, pensez-vous qu'ils pourront goûter à une certaine revanche ?

S.H: Je vois ce dont tu veux parler, mais j'aimerais avant tout préciser que le groupe lui-même n'a jamais considéré ses fans comme des boeufs. La respectabilité dont nous bénéficions aujourd'hui est la résultante de tout ce que nous avons dû traverser. Les problèmes, les modes... nous avons vécu avec tout cela sans jamais dévier de ce que nous voulions réellement. Les gens, même s'ils n'apprécient pas tous notre musique, reconnaissent notre passion, notre longévité. Les groupes qui durent, appellent inévitablement cette forme de respect.

Pensez-vous atteindre grâce à ce nouveau statut, des gens qui n'étaient pas forcément avec vous auparavant ?

S.H: C'est possible, mais je n'y crois pas vraiment. Ceux qui ont entendu parler de MAIDEN sans le connaître vraiment, ont une idée préconçue de ce que nous sommes, et elle est négative. La présence de notre mascotte Eddie, a été une bonne chose sur certains points, mais elle a également rebuté beaucoup de personnes. C'est un problème, nous ne sommes pas une formation commerciale. Si AC/DC a atteint les sommets, c'est parce qu'il peut passer en radio.

J.G: Pareil pour les différents singles extraits de "Metallica".

S.H: C'est de la bonne musique, mais différente de celle que nous faisons. Je crois que tout le monde pourrait apprécier certains de nos morçeaux, mais il faudrait déja que ceux-ci puissent être entendus et je ne pense pas que les médias comme la télé ou les radios nous faciliteront la tâche.

Mais la perception des médias a changé.


J.G: Tu as raison sur ce point. Il y a quatre ans, le heavy metal était banni et il l'est moins aujourd'hui. Ces dernières années, nous avons évolué dans un environnement hostile ; nous étions considérés comme dépassés. La roue a tourné et nous voilà de nouveau sous les feux de la rampe. Malgré tout, nous faisons ce que nous avons toujours fait.

S.H: Mais les gens qui se sont ralliés à notre cause dernièrement, nous descendaient en flèche voici deux ans, et je suis convaincu que dans deux ans, ils nous laisseront de nouveau tomber.

Steve, tu déclarais être ravi de voir Bercy complet, mais tu te demandais où étaient passés les 9000 fans manquants lors de votre précédente venue au Zénith.

S.H: Oui, et je l'ai redit plusieurs fois car je suis à peu près certain que si tu demandais à ceux qui étaient à Bercy s'ils étaient également présents au Zénith, ils répondraient tous positivement ! Que faire alors ? Tout le monde aime se sentir impliqué dans quelque chose lorsque ça marche, et quand ça va moins bien, on se débine. Et quel endroit au monde accentue le plus ce phénomène ? Les USA, bien entendu ! Ils te laissent tomber dès que ton image n'est plus "cool". Les pseudo-fans détalent alors comme des lapins.

Vous sentez-vous en danger à cause de la présence d'opportunistes dans votre entourage ?

J.G: Non, car on va continuer comme si de rien n'était.

S.H: Le plus important, c'est d'amener les gens à nos concerts. A partir de là, nous pourrons leur montrer ce dont nous sommes capables. C'est la même chose pour le football. Prenons comme exemple Chelsea. Ils ont plein de nouveaux supporters depuis qu'ils marchent mieux, mais dans quelques années, si le club n'obtient plus de résultats probants, ces mêmes personnes soutiendront une autre équipe à la mode.

Il semble que vous soyez de plus en plus réticents à accorder des sessions photos. Est-ce par narcissisme ou par souci démesuré de votre image ?

S.H: Non, pas du tout. Nous avons nous-mêmes fait des tonnes de photos afin que celles-ci soient présentées à la presse. Lorsque nous sortons un album, nous aimons montrer une image conforme à ce que nous sommes. Nous avons
organisés des sessions pour cela.

J.G: De plus, nous donnons des centaines d'interviews, ce qui nous laisse très peu de temps pour poser pour des photographes.

Vous possédez tous un certain sens de l'humour, mais celui-ci ne transparaît pas vraiment dans votre musique.

S.H: Probablement parce que Nicko ne compose pas !

J.G: L'humour est cependant perceptible dans le choix des pantalons de Bruce.

S.H: Je ne suis pas non plus un comique forcené...

Roger Waters (PINK FLOYD) a dit qu'un groupe cessait d'exister au moment où l'un de ses membres pensait qu'il pourrait faire mieux tout seul.

S.H: C'est ce qui s'est passé avec Bruce. Je crois que finalement, MAIDEN lui manquait et il est revenu. Il avait besoin d'être dans un vrai groupe, pas avec des musiciens qui n'avaient pas grand chose à faire de lui et qui n'étaient là que parce qu'ils étaient payés. Dans MAIDEN, tout le monde est impliqué.

J.G: Dans ce groupe, nous visons tous le même objectif. Lorsque tu as la chance de trouver des musiciens qui partagent ta vision, tu es plus fort. Je détesterais être entouré de gens qui jouent pour le fric.

La rébellion est un moteur pour qui veut faire du rock 'n' roll. Eprouvez-vous encore ce genre de sentiment ?

J.G: Le simple fait de devoir se battre pour diffuser notre musique alimente cette flamme rebelle. Et puis, lorsque tu vois comment nous sommes physiquement à nos âges, il faut être rebelle pour se tenir ainsi, non ? Tu en connais beaucoup des mecs de 40 ans passés qui ont encore les cheveux longs ? Je ne rentrerai jamais dans le rang, en ce qui me concerne. Je refuse, je résiste !

Cette résistance ne constitue-t-elle pas LA motivation de vos fans à vous suivre ?

S.H: Peut-être, mais il y a surtout les albums. Les fans apprécient notre honnêteté. Ils savent que nous ne les lâcherons pas. Le fait de porter un t-shirt MAIDEN est parfois le signe d'une appartenance et ce geste a dû être délicat ces dernières années, puisque nous n'étions plus vraiment à la mode. C'est pour cela que je dis que nos fans les plus fidèles ont tant de mérite. Un peu comme s'ils combattaient pour leur propre identité. Et en France, nous sommes conscients que les concerts sont toujours particulièrement explosifs. Ce n'est pas un hasard.