Date : Mars 1983
Source : Hard Force Magazine n° 9
Interview de Martin Steve Harris par Sacha Stojanovic

Fondateur et cerveau du groupe, Steve Harris a franchi un nouveau cap en s'attaquant à la production des deux nouveaux albums en public d'IRON MAIDEN. Le premier, à paraître fin mars, s'intitule "A Real Live One" et présente des morceaux écrits à la suite du tout premier album "live", "Live After Death". Le second album en public de MAIDEN, "A Real Dead One", offrira plus tard dans l'année des titres datant d'avant la sortie de "Live After Death". Steve Harris a reçu HARD FORCE MAGAZINE pour une interview en avant-première.

Les morceaux qui vont apparaître sur les deux nouveaux albums "live" ont été enregistrés pendant une douzaine de concerts extraits du "Fear Of The Dark Tour", qui se déroula l'année dernière. Tous les morceaux ont été sélectionnés et mixés par Steve dans ses Barnyard Studios, installés dans le jardin de sa demeure en dehors de Londres. Pour la première sortie, vous retrouverez "Be Quick Or Be Dead", "From Here To Eternity", "Can I Play With Madness?", "Wasting Love", "Tailgunner", "The Evil That Men Do", "Afraid To Shoot Strangers", "Bring Your Daughter To The Slaughter", "Heaven Can Wait", "The Clairvoyant" et "Fear Of The Dark".

En raison de la très longue durée des deux albums "live", ils ne seront disponibles qu'en certains formats (CD, cassette, MiniDisc et Digital Compact Cassette), dont le vinyle ne fait pas partie. Il se pourrait, cependant, qu'une version écourtée voit le jour sur vinyle, mais pas avant la fin de l'année. Il y aura également une vidéo de l'ensemble, tournée pendant la dernière prestation triomphale du groupe, à Castle Donington.

La cerise sur la gâteau ? IRON MAIDEN s'apprête à reprendre la route. Sans doute parce que le groupe s'est tellement amusé pendant sa dernière tournée...
"C'est vrai que nous avons apprécié la tournée "Fear Of The Dark" plus que n'importe quelle autre." admet Steve. "Nous avons vraiment hâte de reprendre la route et donner des concerts dans des villes que nous n'avions pu visiter l'année dernière."
"Notre énorme joie transparaît sur les deux "live" dont nous sommes très satisfaits. L'énergie scénique du groupe est magnifiquement captée. IL y avait vraiment un plus lors de la dernière tournée."

Peut-être est-ce dû à la musique de l'album "Fear Of The Dark" ?

Sans aucun doute, car c'est le premier album de MAIDEN qui est le reflet exact de la personnalité de ses membres. Sur nos albums précédents, nous enrobions nos idées de termes allégoriques ou piquions des mythes et légendes, comme pour masquer nos vrais sentiments humains. Cette fois, nous les montrons et cela a apporté une autre dimension à notre musique."

Beaucoup de gens disent que vous n'évoluez pas, et rabâchez sans cesse la méme chose...

C'est faux, car nous n'avons jamais trouvé une formule musicale standard... Elle n'existe pas, et nous évoluons avec chaque album. Ce n'est pas un changement radical, mais progressif, et nous sommes convaincus que nous changeons. Nous devenons plus honnêtes et n'avons pas peur de dire ce que nous avons sur le coeur.

Est-ce que ça a été difficile de sélectionner les morceaux figurant sur les deux albums "live"?

Pas le moins du monde. Nous savons lesquels de nos morceaux sont bons et connaissons les préférences de notre public. Il faut cependant faire très attention à la qualité de l'enregistrement, déterminer quels titres tiennent la route et faire gaffe aux fausses notes. Ce n'est pas véritablement un problème.

Travailler sur des morceaux en public te rend nostalgique ?

Non, pas réellement. Je ne verse pas dans la nostalgie. Jamais je ne me sens ému et vraiment déprimé. Je me souviens de la provenance des morceaux, mais ça ne m'affecte pas plus que ça. Par contre, le fait que certains morceaux n'aient jamais pu être enregistrés m'attriste. Au tout début de MAIDEN, nous n'avions que très peu de photos du groupe par manque d'argent. Hormis le souvenir, nous n'avons pratiquement aucune trace de cette époque. Maintenant, je dois dire que j'ai énormément de photos et documents filmés, mais seulement à partir de la tournée "The Number Of The Beast". Le début d'IRON MAIDEN est perdu à tout jamais.

Tu dois te poser des questions et être plutôt critique vis-à-vis du passé, non ?

Bien entendu. Parfois, ce qui me paraissait très clair à une époque ne le semble plus aujourd'hui. Les choses changent : tu évolues, tu changes d'avis et oublies certains trucs. Or, en y réfléchissant bien, je crois que MAIDEN ne s'est jamais planté. Notre travail est varié, et c'est un bon point. Quelques petits détails me gênent mais, globalement, tout me satisfait. A chaque fois que tu sors un album en public ou une vidéo, tu as l'impression de tourner une page et de t'embarquer pour de nouveaux projets. Ils ne seront peut-être pas majeurs, mais ce sentiment de nouveauté est présent quand tu t'apprêtes à écrire un autre chapitre.

Est-il dur de mettre en boite une vidéo ?

Gérer les images n'est pas une chose facile car nous devons tous avoir l'air en bonne santé : il faut éliminer les passages où l'on nous voit sous un mauvais angle et où on peut apercevoir les double mentons. J'ajouterais que nous sommes très pointilleux sur l'ambiance qu'une vidéo dégage. C'est pour ça que nous avons nous-mémes réalisé celle de "Maiden England", car nous n'étions jamais satisfaits du travail que d'autres personnes avaient fait pour nous. Il manquait toujours quelque chose et ça ne nous rendait pas justice. Cette vidéo, c'est vraiment nous, dans un contexte "live".

Existe-t-il un danger qu'IRON MAIDEN devienne le groupe de Steve Harris ? On te juge vraiment comme le leader...

On le pense peut-être parce que j'ai monté MAIDEN, mais je ne pense pas être un leader. Tous les membres de la formation ont leur mot à dire, et tous sont écoutés. Il n'y a pas de vedette dans ce groupe, car tous ces ingrédients forment IRON MAIDEN.

L'optique d'un album solo te séduirait ?

Je dois admettre que j'y ai songé à quelques reprises... mais jamais de manière sérieuse. L'ennui, c'est que je ne chante pas ! Il faudrait que je trouve un chanteur, et cela ne me plairait pas trop... Si jamais j'en réalisais un ce serait, soit du sous-MAIDEN, soit un disque de rock progressif.

IRON MAIDEN n'est apparu que deux fois (l'année dernière et en 1988, quand le Guinness Book Of Records annonça que le volume du groupe avait dépassé un million de watts !) au célèbre festival Monsters Of Rock de Castle Donington. Quels souvenirs gardes-tu de ces concerts chéris par les fans de heavy metal ?

Nous ne pouvons avoir que de bons souvenirs car ces concerts sont de vrais événements. Le souvenir le plus marquant reste notre prestation de 88 devant 105 000 personnes. Depuis cette année (en raison de deux décès dans le public), la capacité à Castle Donington a été réduite à 75000 personnes, et c'est ce nombre-là qui est venu nous encourager l'année dernière. Cela nous a fait très plaisir car l'Angleterre vit une épouvantable période de récession. En dépit de la pluie, nous avons vraiment pris notre pied, tant musicalement que pour l'ambiance. En fait,c'était un peu mieux qu'en 88, car nous n'avions plus le trac ! Nous avons filmé ce concert avec huit caméras 35mm … Nous savions que ce serait une soirée exceptionnelle. Maintenant, nous l'avons sur film !

La formation de MAIDEN semble être, cette fois, la bonne. Il n'y a pas eu de changements depuis quelques temps …

Ça en a l'air, et c'est vraiment le sentiment que nous avons entre nous. Nous formons réellement une équipe et nous nous entendons tous très bien. C'est l'histoire de cinq copains qui visent un objectif commun. Avant, ce n'était pas la même chose, c'est certain. Désormais, nous évoluons tous ensemble et les changements musicaux qui interviennent nous affectent tous. C'est une expérience différente et plutôt agréable.

Je pense que vous n'êtes pas seulement des vrais maîtres du heavy metal mais, comme LED ZEPPELIN, un grand groupe de rock...

Merci. Je préfère qu'on nous considère comme un grand groupe de rock, et je crois que ce sentiment est aussi celui des autres membres du groupe. Être un groupe de rock ne se limite pas aux clicliés parfois éculés du monde du heavy mctal. Nous n'aimons pas les stéréotypes et voulons toujours nous remettre en question. C'est pour cela que nous sommes bons, et d'autres groupes devraient faire pareil...

Penses-tu que MAIDEN a influencé beaucoup de groupes ?

Oui, mais les groupes de heavy metal ne l'admettent que très peu, car ils ont des oeillères. Ils ont été influencés par trois ou quatre de nos morceaux et disent ignorer tout le restant de notre production. Toutefois, IRON MAIDEN reste unique. En revanche, cela me fait plaisir de savoir que MAIDEN a été une influence ; je le prends comme un compliment.

Vous n'êtes pas le genre de groupe qui détruit des chambres d'hôtels et vit les excès rock à 200%...

Ça fait trop longtemps que nous sommes dans le métier pour tomber dans de tels travers. Cela ne nous intéresse pas, dans la mesure où seule la musique compte. Il faut aussi dire que nous sommes peut-être trop vieux pour nous laisser aller à de tels délires !

On sait que Bruce Dickinson a sorti des disques en solo, qu'il pratique l'escrime (il a atteint un niveau olympique) et qu'il a écrit deux romans (un troisième arrive sous peu). Mais, que font les autres membres du groupe quand ils ont du temps libre ?

Tu sais donc tout sur Bruce. Nicko McBrain adore "jammer" avec d'autres musiciens, mais nos guitaristes Dave Muray et Janick Gers ne font pas grand chose. Pour ma part, j'aime rester en famille, partir en vacances, jouer au football et écrire. Désormais, nous sommes dans une position où l'on peut s'offrir du temps libre et c'est très agréable. En plus, comme nos tournées sont agencées différemment, cela nous laisse plus de temps pour des activités extra-musicales. Nous rechargeons nos batteries afin d'être encore plus saignants sur scène. Il n'y a pas si longtemps, nous devions nous accorder une année sabbatique car nous étions exténués. On avait l'impression d'avoir travaillé pendant une décennie, avant de pouvoir enfin souffler. Aujourd'hui, après des périodes de repos, nous pouvons attaquer, frais comme des gardons ! Je peux écrire sans être sous pression, et il m'est ainsi plus facile d'exprimer mes pensées et mes sentiments... C'est vraiment un luxe et je préfère travailler de cette manière plutôt que de vivre une vie rock 'n' roll à 200%.

A la suite de toutes ces tournées, quels changements as-tu constatés en ton for intérieur ?

Je suis devenu plus conscient de ce qui se passe sur Terre, et c'est surtout depuis que je suis père. Depuis que j'ai eu des enfants, je pense être devenu une personne meilleure, bien plus sensible que je n'étais auparavant. Cela, je le dois à mes enfants. Ça me dégoûte vraiment quand j'apprends que des fous découpent des enfants à la hache. Avant, c'est vrai qu'une telle information m'aurait gêné mais, maintenant que j'ai des enfants, ça me répugne.

Avec le recul, quel jugement portes-tu sur la carrière d'IRON MAIDEN ?

Nous avons quelques regrets, mais sommes globalement satisfaits. Nous sommes très reconnaissants pour ce qui nous est arrivé et continue à nous arriver. C'est géant car chaque album a marqué une étape de progrès. En plus, notre popularité est allée en croissant. Nous n'avons jamais été intéressés par autre chose que la musique, et je n'ai honte d'aucun de nos albums. Cependant, certains titres n'auraient pas dû être écrits. ou alors différemment." (Il s'agit de "Invaders" et "Gangland", sur "Number Of The Beast")

Il y a quelques années, tu m'avais dit que tu devais être en parfaite condition physique avant d'entamer une tournée, l'entretiens-tu encore ?

Bien sûr, car le temps passe vite et ne rajeunit personne. Je me souviens encore du temps où j'ai dû suivre un régime et faire de la course à pied. Maintenant, nous soignons tous notre santé physique alors que, il y a longtemps, nous prenions nos instruments et partions en tournée, sans être spécialement prêts.

Ton sens de la famille est aigu. Si l'un de tes enfants voulait te suivre et devenir musicien, l'encouragerais-tu ?

Oui, même si j'ai vécu des moments de galères. Au bout du compte, cependant, je me suis régalé, mais je ne crois pas que mes ennfants voudraient suivre les traces de le leur père car ils ne sont pas intéressés par la musique.

Que penses-tu des nouveaux groupes de heavy metal ?

J'aimerais d'abord savoir ce qu'est le nouveau heavy métal... Il y a tellement d'éléments musicaux différents en jeu aujourd'hui que ce n'est plus vraiment du heavy traditionnel. Dans le temps, il y avait des musiques bien distinctes les unes des autres et celle d'un JETHRO TULL était très éloignée de celle d'un BLACK SABBATH. Cela dit, il n'y avait aucune honte à aimer les deux. Aujourd'hui, tout a changé et les gens sont devenus très sectaires : ils apprécient de moins en moins de groupes. Ils aiment un seul style de musique et n'écoutent rien d'autre. Je pense que l'industrie de la musique est à blâmer pour cet état des lieux, car elle a du mal à cibler la musique.

IRON MAIDEN ne semble pas en souffrir car, en Grande-Bretagne, vos albums et singles deviennent inévitablement des hits...

C'est exact, mais ce n'est pas une parfaite évidence. Nos singles sont des hits, mais seulement sur une très courte durée. Nos fans les achètent, les titres grimpent dans les chants pendant une semaine, puis sont remplacés par d'autres musiques. Il est vrai que nous avons un peu peur quand nous sortons un disque, car personne ne sait s'il se vendra bien, ou pas.

Quand on voit IRON MAIDEN sur scène, on a l'impression que c'est moins un "spectacle pour toute la famille" qu'auparavant...

IRON MAIDEN, un spectacle pour toute la famille ? Il n'en a jamais été question !