Date : Aout 1992
Source : Metal Hammer (merci à Chris)
Interview Par Anthony NOGUERA

Iron Maiden reste décidément indétrônable. Nouvel épisode de leur carrière déja très remplie, les voici en tournée américaine pour la promotion de leur dernier album, Fear Of The Dark. Metal Hammer les a rejoints à Cleveland pour vous dire en avant-première à quoi devrait ressembler le concert parisien du 5 septembre prochain. Tout ça sans perdre de vue que si les Monsters Of Rock français ne verront pas le jour cette année, Maiden s'offre le luxe d'en être
la tête d'affiche partout ailleurs... Rien que ça !

C'est aujourd'hui le deuxième de nos trois jours d'excursion en terre américaine en compagnie du groupe de heavy-metal anglais le plus endurant, le plus attachant et le plus institutionnel, Iron Maiden. Le groupe a décidé de faire une tournée éclair de quinze jours aux Etats-Unis pour huiler les rouages de sa machine musicale, avant de partir à l'assaut de l'Europe à la fin de l'été pour une série de festivals en tête d'affiche. Ce n'est que dans deux mois, mais les Maiden s'y préparent déja dans la joie. Jannick Gers et Dave Murray sont particulièrement excités à cette idée. Souvenez-vous pourtant qu'il ne s'agira pas de la première apparition de Jannick Gers aux Monsters, contrairement à ce qu'on croit. Il y avait joué avec Ian Gillan dans une vie antérieure... Mais ce sera tout à fait différent cette fois bien, bien sûr.

En premier lieu l'Irlande, ensuite le Canada, et maintenant les Etats-Unis. Entre cinq et vingt mille personnes se déplacent chaque soir pour sentir déferler sur eux la puissance sulfureuse du nouveau show de Maiden. Ils sont déja dans une forme éblouissante, pour cette tournée de préparation. Les Américains aiment bien Iron Maiden. Peut-être plus autant qu'à une certaine époque, mais leur nom est toujours respecté et leur noyau de fans est resté
fidèle.

Il y a à peine 36 heures, notre photographe Dennis O Regan et moi-même atterrissions à Cleveland pour la première date de notre itinéraire avec les Maiden boys. Cleveland est une ville grise et industrielle, le paysage étant en grande partie composé par des usines qui fument. C'est une ville ouvrière, un peu le Sheffield américain ! Le genre d'endroit où Maiden peut faire un malheur. Iron Maiden sur la route en 1992, c'est presque une affaire de famille. Pas de nuits blanches imbibées d'alcool et habitées de groupies en ce qui les concerne, à mon plus grand désarroi d'ailleurs ! Ils ne rechignent pas à boire quelques bières, évidemment mais ils préfèrent laisser les classiques clichés des tournées aux groupes plus jeunes et moins expérimentés. "Bien entendu, on aime bien s'enfiler des quantités respectables de bières Lager !", m'informe Dave Murray avant l'un des concerts. "Mais on préfère garder ça pour nos jours de repos car les concerts en souffriraient. Nous devons garder à l'esprit que les gens dépensent beaucoup d'argent pour venir nous voir..."

Vous ne le croirez peut-être pas, mais le show de ce soir-là avait lieu dans un amphithéâtre à demi découvert appelé "Pine Knob" ("le Noeud de Pin") ! Les salles en partie en plein air comme celle-là sont courantes lors des tournées d'été américaines. Nous faisons le voyage en bus en compagnie de l'infâme manager Rod Smallwood, Jannick Gers, Dave Murray, ainsi que Nicko McBrain qui ne peut pas croire que nous ne partagions pas sa passion démesurée pour le
golf ! Nous sommes assis à l'arrière, nous sirotons quelques cannettes bien fraîches, en regardant... le golf à la télé ! Rock 'n roll, non ? Heu..., pas vraiment ! Rod craint hélas que la pluie n'empêche les kids de répondre présents en masse au concert, et il a malheureusement raison. La partie couverte de l'arène est pleine à craquer, avec une contenance d'environ sept mille personnes, mais l'autre coin est presque vide. Peu importe. Qu'il y ait cinq mille ou cinquante mille personnes, un concert est un concert.

Après un set d'ouverture torride par Corrosion Of Conformity, décidément excellent, et une performance décevante de la part de Testament, le public s'est mis à gronder de plus en plus fort "Maiden ! Maiden !". Quand on est backstage avec le groupe lorsqu'il se change juste avant de monter sur les planches, il est facile de sentir l'excitationgrandissante de la foule de l'autre côté de la scène. Quelques instants avant le moment fatidique où Maiden devait investir les lieux, je suis monté me ballader sur scène et j'ai crié "Hello Cleveland" de ma meilleure voix à la Spinal Tap. Dire que les Américains constituent un public chaleureux est encore largement en dessous de la vérité ! Les applaudissements, les hurlements et sifflets qui fusèrent me firent frissonner l'échine et me sauver en courant, et au moment où le groupe est arrivé avec une version endiablée de "Be Quick Or Be Dead", l'excitation était à son comble. Dès les premières minutes, on comprit vite qu'il allait s'agir là d'une des tournées de Maiden les plus réussies de ces dernières années.

Bruce a tenu la dragée haute à la pluie pendant tout le show, enchaînant les morçeaux de bravoure du passé et les meilleurs moments du Maiden actuel. Trop de points forts dans ce concert pour qu'on puisse n'en citer que quelques uns, mais il suffira de dire qu'avec cette tournée, Maiden a balayé les traces de faiblesse qu'on pouvait lui reprocher ces dernières années, avec des montées d'adrénaline spectaculaires et une nouvelle vigueur en plus de sa longue expérience de la route. Le nouveau set de Maiden marque un retour vers les scènes dépouillées du No Prayer On The Road tour, avec des murs de Marshall comme décor de fond. Autour de la scène tourne une rampe incurvée sur laquelle Jannick Gers court comme une tournade tout au long du concert.La foule est devenue hystérique sur "Number Of The Beast", l'un des vieux brûlots réactualisés sur cette tournée, qui est survenu étonnamment tôt dans le set. "Wasting Love" fut le premier titre extrait du nouveau répertoire, montrant un côté moins commun du groupe, avant que "Fear Of The Dark" ne fasse plâner son mystère de façon magistrale sur l'assistance. Le chant de Bruce est particulièrement frappant sur ce titre. Et oui, Eddie est bien de retour, il a un look différent, il est plus laid que jamais, la foule l'adore et devient folle dès qu'il apparaît.

Après le show, je suis rentré sur Cleveland dans le bus de Bruce, alors que sa famille avait déja pris son envol pour la ville suivante. Nous avons bu quelques bières ensemble, à côté de l'équipement stéréo et TV, pour faire une écoute exclusive de son nouvel album solo, dont la sortie n'est pas encore programmée. Alors qu'il me parle des titres au fur et à mesure qu'ils défilent, il me glisse dans les mains quelque chose qui ressemble fort à un script de film. "Allez, lis-le", m'enjoint-il. "J'aimerais bien savoir ce que tu en penses..."

Je m'assieds donc pour écouter son album, lire son script, en même temps qu'il me parle de ses idées pour les prochaines aventures du héros de ses livres, Lord Iffy ! Mais quand s'arrêtera-t-il ?! Une heure plus tard, alors que la nuit tombe derrière les fenêtres du bus, Bruce me raconte que Fear Of The Dark a joué le rôle d'un stimulant pour son enthousiasme personnel. "Pour être honnête avec toi, c'est l'album de Maiden sur lequel je me suis senti le plus à l'aise pour chanter depuis des lustres. La plupart du temps, je trouve que les titres de Maiden ne sont pas très aisés à chanter car ils appellent un chant très saccadé. Ce n'est pas touojours le cas, par exemple, des titres classiques de Maiden comme "Killers" ou "Wrathchild" possèdent un vrai groove."

Bruce admet être légèrement embarrassé par certaines de ses performances vocales passées, mais il est extrêmement content du résultat sur le nouvel album. "Quand j'écoute mes vocaux sur le nouvel album, je me dis immanquablement que je n'avais pas chanté comme ça sur un album de Maiden depuis cinq ou six ans !"

Je dis ensuite à Bruce que le succès de Maiden semblait avoir atteint un point de stagnation, sans pouvoir vraiment retrouver la côté de popularité qu'il avait en 1984, mais il ne semble pas du tout de cet avis. "Non, je ne suis pas d'accord, car Fear Of The Dark pourrait bien être l'album de la percée pour nous", dit-il d'une manière décisive. "Et faire une percée après dix ans de carrière, c'est plutôt cool ! Ce serait comme une deuxième adolescence pour nous. C'est comme si quelqu'un devenait stérile et qu'on lui annonçait d'un seul coup qu'il peut faire des enfants ! Ce serait comme si la roue faisait un cercle entier. Il y a cinq ans, nous étions encore des parias aux Etats-Unis. Comme si Iron Maiden n'appartenait plus qu'au passé... Nous étions devenus le groupe dont tout le monde disait qu'on était plus à la mode et qu'il valait mieux s'intéresser à Poison. Nous n'étions plus qu'une bande de vieux roublards restés coincés sur le heavy-metal."

Mais Bruce reconnaît que les nineties ont connu une évolution musicale et que Fear Of The Dark a tenu compte de tout ça plus que les albums précédents. Alors que les dernières productions de Maiden n'avaient tout de même pas mis le feu aux poudres (selon lui, "Somewhere In Time" est la période la moins créative de sa vie), Fear Of The Dark semble bien renverser la tendance pour le groupe aux States. "Cet album sonne vraiment comme un produit des nineties", dit-il en serrant le poing. "Et il y a des gens qui se disent qu'après tout, il n'y a plus aucune raison pour qu'ils n'écoutent pas Maiden maintenant, et c'est là la clé. Le fait que 60 ou 70 stations de radios décident de passer un de tes titres peut te faire passer de sept cent mille ventes à deux millions. C'est aussi simple !"

J'ai toujours trouvé personnellement que la lente et insinueuse, mais réelle perte de popularité de Maiden était en rapport avec leur air de "dessin animé" du heavy-metal. Surtout avec l'album Seventh Son Of A Seventh Son et la tournée grandiloquente qui s'en suivit, Maiden commençait carrément à évoquer Spinal Tap ! C'est à partir de ce moment que j'ai fini par me poser des questions. "Oui, je crois que tu as raison", approuve-t-il. "Ce n'est pas un très bon album, et on en a fait trop sur la tournée avec les décors. On s'est tellement occupé de tout ce qu'il y a autour qu'on a fini par en oublier la musique, et ce pourquoi on était vraiment là. C'est pour cette raison que nous sommes revenus à quelque chose de plus basique."Et je suis heureux de l'entendre ! Il rit et m'expliqua pourquoi leurs décors étaient devenus de plus en plus kitch. "C'est tout simplement parce que nous n'avons aucun goût ! Nous ne cherchions pas à devenir comme ça, c'est vraiment une question de mauvais goût !"

Après avoir fait le voyage jusqu'aux States pour voir le groupe, je me suis vu réveillé à l'heure totalement indue de sept heures du matin le jour suivant ! A onze heures, nous avons appris que Bruce avait annulé la séance photos prévue à ce moment, j'ai donc décidé d'aller vadrouiller dans la suite de Nicko McBrain vers midi, et je l'ai trouvé qui sortait tout juste de sa douche. Nous avons discuté de tout et de rien, de l'enfant qu'il vient d'avoir, de sa passion pour les avions, de la vie aux Etats-Unis, et de ses impressions sur ces dix dernières années passées avec Maiden.

Nicko est d'une gentillesse incroyable, il est resté étonnamment simple, et qui plus est, il est plein d'humour. Il n'est pas non plus du genre lèche-bottes, il est simplement naturel. "Putain, quel pied !" grimace-t-il lorsque je lui apprends que Dave Lombardo a quitté Slayer. "C'est la seule raison pour laquelle j'ai tenu absolument à ce qu'ils participent à l'affiche de Donington !", plaisante-t-il en battant le rythme sur la table avec ses deux pouces.

Il me parle ensuite de ses relations avec les autres membres d'Iron Maiden... "Je crois qu'en silence, nous sommes devenus plus proches au fil des années", dit l'homme que le reste du groupe appelle "old flat nose" ("vieux nez plat") ! "Dans les premiers temps, il régnait une plus grande camaraderie entre nous au sens fêtard du terme. On a plus tendance à s'éclater tranquillement dans notre coin maintenant, plutôt que de sortir se bourrer la gueule quelque part. J'adore chacun de ces mecs, et je n'ai pas peur de dire que je suis comme ça ! Je ne supporterais pas que quelqu'un me dise quoi que ce soit de mal à leur propos, c'est un sentiment très fort. Ils sont comme ma famille !"

En voyageant vers la ville suivante le lendemain, Dave Murray m'a raconté à quel point il était impatient de jouer à Donington. "Tu sais, nous y avons déja joué en tête d'affiche en 1988 et pour moi, c'était un des sommets de la carrière du groupe. Surtout le fait que ce soit en Angleterre et qu'on ait attiré la plus grosse foule de l'histoire du festival... Généralement, juste avant un concert, tu as des montées d'adrénaline, tu te sens un peu nerveux et c'est bien parce que ça te donne la hargne. Après quelques chansons, tu te calmes et tu fonces ! Mais quand on est monté sur scène en 88, je tremblais carrément ! Voir un tel nombre de gens dans le public et penser que c'était chez nous, tout cela était incroyable ! Alors cette année, le fait de revenir est un nouveau défi. En plus, Jannick est dans le groupe maintenant, qui n'est donc plus tout à fait le même. Le show sera complètement nouveau, c'est vraiment quelque chose qu'on attend avec impatience. Donington est le concert le plus important de notre tournée."

Tant pis pour nous, pauvres français ! Autre jour, autre concert... Detroit reçoit le même traitement que Cleveland. Le show est même meilleur que le soir précédent, avec Dave Murray qui n'arrête pas de sillonner la scène comme une balle de flipper, et qui est en communication presque télépathique avec le spécialiste des grimaces, Jannick Gers. Bruce, avec une aisance déconcertante, emmène quant à lui le public qui lui mange littéralement dans la main. Nicko est dans ses hauteurs et martèle son kit comme un fou, tandis que Steve Harris s'éclate sur sa nouvelle basse en faisant sa célèbre "mitraille" du public, et en donnant autant de lui-même que s'il s'agissait de son dernier concert sur terre ! Les draps de fond changent à chaque morçeau, on a ainsi vu le classique Eddie pour "Two Minutes To Midnight". Dix-sept titres alignés à la suite sans qu'on ait eu le temps de s'en rendre compte, ça, c'est du show et du meilleur ! Je n'avais pas vu un tel concert de Maiden depuis cinq ou six ans ! Un gag est survenu pendant ce concert:
Eddie a raté sa première entrée, et le groupe s'est retrouvé planté là à l'attendre ! Bruce riait tellement qu'il n'arrivait même plus à chanter ! Rien, je dis bien rien ne peut désormais les arrêter, même pas l'abandon imprévu de leur mascotte !

Après le concert, nous sommes tous remontés dans le bus pour une heure de trajet à travers la ville afin de nous rendre à une séance de dédicaces. Il était plus d'une heure du matin lorsque nous avons atteint le parking, et tout le monde s'attendait à un plan Spinal Tap: un amphithéâtre preque vide par exemple ! Pas du tout ! Entre mille et mille cinq cents kids attendaient le groupe dehors. La file des fans passe petit à petit, l'un d'eux dit à Dave Murray à quel point il est heureux de rencontrer ses héros, une fille demande même à Bruce un rapide baiser, avant, soudainement, de sauter par dessus la barrière et le bureau, et de se jeter à son cou en hurlant "I Love You ! I love You !". La folie totale... Les gars de la sécurité l'ont extirpée de Bruce au moment où elle semblait prête à lui arracher une poignée de cheveux, tandis que Nicko se tordait de rire ! C'est plus de trois heures après que Steve Harris signe enfin le dernier disque. Encore quelques semaines à ce rythme avant d'enchaîner sur Donington et les Monsters européens, mais ils gardent le sourire ! Maiden sur la route en 92 est toujours capable de soulever les foules à la force de sa passion incendiaire. Jannick Gers a marqué une nouvelle étape dans la carrière du groupe, c'est de plus en plus évident. Fear Of The Dark est le premier chapitre du deuxième volet de l'histoire de Maiden. La tournée promet d'être grandiose, gare !