Date : Novembre 1990
Source : Hard Rock Magazine Hors Série n° 9011
H (merci à Chris)
Interview de Steve Harris par Jean-Pierre Sabouret

Malgré les boulversements et les inquiétudes qui ont précédé l'enregistrement de "No Prayer For The Dying", la vierge de fer semble avoir retrouvé une deuxième jeunesse depuis l'arrivé de Janick Gers, comme l'explique Steve Harris dans l'intervieww qu'il a accordée à Hard Rock Magazine.

Située dans les sous-sols de l'Hammersmith Odeon, la salle la plus prisée des métallovores londonniens, la loge de Steve Harris avec son éclairage blafard et sa peinture jaunie est aussi accueillante que l'antichambre d'une morgue. Seul le buffet bien garni et une bassine dans laquelle flottent quelques bières redonnent un peu de gaîté à cette pièce lugubre. Au centre, le bassiste est assis à côté d'une vieille table de cuisine sur laquelle on a placé une corbeille remplie de petites gâteries. Souriant et détendu malgré l'ambiance et l'heure du concert qui approchait, il sort une boîte de Smarties et se met à jouer avec les petites perles colorées. On est loin de ces backstages américains où les bonbons sont beaucoup moins inoffensifs. Comme il l'expliquera avec sa franchise habituelle, Steve a toujours eu une sainte horreur des carburants illicites qu'emploient nombre de musiciens. Le leader d'Iron Maiden est un homme des plus sain et il n'a pas peur de l'avouer. Cette attitude n'est certainement pas étrangère à l'étonnante longévité de son groupe.

NOSTALGIE

Eprouvez-vous une quelconque nostalgie à revenir dans ce lieu qui a particulièrement marqué vos débuts, il y a dix ans?

Nous avons joué si souvent ici … Je me souviens de la première fois. Nous assurions la première partie de Judas Priest. C'était important de jouer à l'Hammersmith mais, pour être franc, le Marquee comptait beaucoup plus pour moi à l'époque. J'étais bien plus angoissé de jouer pour la première fois au Marquee qu'à l'Hammersmith.

Pour la plupart des groupes, le Marquee permettait de se faire connaître, alors que l'Hammersmith représentait une sorte de consécration…

Effectivement. Nous étions également très nerveux lorsque nous sommes passés en tête d'affiche à l'Hammersmith. il y avait cependant moins de pression sur le groupe. Nous avions déjà une certaine expérience de la scène. C'était beaucoup moins impressionnant que nos premières apparitions au Marquee ou, à l'inverse, le premier grand concert à Wembley Arena, devant quinze mille personnes...

LE DERNIER DES MOHICANS

De cette époque bénie où les groupes britanniques se bousculaient pour jouer dans ce temple du metal qu'est l'Hammersmith, Maiden semble être le seul à avoir dignement survécu. Ce véritable « dernier des Mohicans » du british-steel est-il en passe de devenir une curiosité touristique ?

Je reconnais qu'il n'y a pas beaucoup de groupes ces derniers temps. Wolfsbane - qui assurait la première partie de la tournée anglaise - et The Almighty me paraissent tout de même très intéressants. Je pense que ce sont les grands espoirs du moment. La plupart des autres groupes me semblent être trop pris en sandwich entre le son à l'américaine et le style anglais. Moi, ça me gonfle. Non pas que je déteste le son américain, mais il devrait rester américain... Le son britannique doit être plus dur...

A en croire la presse britannique, No Prayer For The Dying est votre meilleur album depuis Number Of The Beast Ne trouves-tu pas quelque peu injuste les critiques que l'on porte ainsi à vos quatre albums précédents ?

Bonnes ou mauvaises, je n'accorde pas beaucoup d'importance aux critiques. L'essentiel pour moi est de rester en accord avec moi-même. Même si nos huit albums sont tous très différents, nous avons toujours gardé la même confiance et la même conviction lorsque nous les avons enregistrés. Sans cette conviction, nous n'aurions jamais pu regarder le public droit dans les yeux, comme nous l'avons toujours fait sur scène. A chaque fois que nous avons sorti un album, nous en avons repris au moins six morceaux en concert. Certains groupes partent en tournée en nejouant qu'un ou deux titres de leur nouvel album. Cela indique un certain manque de confiance. Sur cette tournée, nous jouons pas moins de sept nouveaux morceaux.

JANICK : NOPROBLEM !

Pour Janick Gers, cette première tournée avec Maiden représente aussi son heure de vérité vis-à-vis du public, est-il bien adopté maintenant ?

Tu plaisantes... II n'y a aucun problème, ou aucune vibration négative, si tu préfères. Non seulement il a séduit le public, mais grâce à lui Dave (Murray) semble s'être épanoui. II a vraiment l'air de s'éclater. Je ne l'avais pas vu ainsi depuis des années.

On aura l'occasion de le vérifier, deux heures plus tard, au cours du concert. Le jeu de scène du guitariste ne se résume plus désormais à son seul sourire béat. Plus d'une fois il répondra aux multiples provocations de Janick, repoussant ses moindres attaques, quitte à sortir de son périmètre qu'il ne quittait guère jusque là. Pour Bruce et Steve, la scène devient presque aussi risquée qu'un footing sur le parcours du TGV.

Par chance, personne n'a été blessé jusqu'à présent. Nous avons eu quelques frayeurs, mais cela n'a jamais été au-delà des instruments désaccordés après un choc. Je crois tout de même qu'il va nous falloir souscrire de bonnes assurances. (Rires.)

Après avoir réalisé la vidéo de la dernière tournée (Maiden England) et le clip de « Holy Smoke », comptes-tu poursuivre ta carrière de « vidéaste » avec cette tournée ?

Absolument. Nous avons déjà commencé à tourner. Un cameraman nous suit pour filmer chacun de nos concerts.

Et en dehors de la scène ?

Hum, pour le moment, nous n'avons rien pu filmer en dehors des concerts. Pour cette tournée anglaise, nous aimions rentrer chez nous. Nous avons donc voyagé séparément. Certains viennent en voiture, Bruce prend toujours le train... Nous pourrons faire ce genre d'images en Europe puisque nous voyagerons en bus. Personnellement, j'aime beaucoup voyager en car, surtout aux Etats-Unis. Je n'aime pas trop l'avion. En revanche, Nicko et Bruce préfèrent l'avion. Dave aime aussi le bus, mais il préfère passer la nuit à l'hôtel et voyager de jour.

Moralité, vous ne voyagez jamais ensemble...

Cela ne veut surtout pas dire que nous ne pouvons pas nous supporter, comme le pensent trop de gens. Sur la dernière tournée américaine, j'avais emmené ma femme et mes enfants. Je ne pouvais donc pas les imposer aux autres. Avec le bébé qui se réveille à trois heures du matin, ce n'est pas très agréable... Cette fois, ce sera au tour de Bruce. II vient avec sa femme et son petit garçon. II prendra donc un car différent.

Promener sa famille aux quatre coins du monde, ça ne doit pas être tous les jours facile ?

Je fais cela depuis des années et je crois que l'on s'y habitue. Même avec les enfants, si tu es heureux comme cela, ils sont heureux également. Mais si tu commences à flipper, ils le ressentent immédiatement. II faut savoir s'adapter à la route, que l'on soit marié ou non. Sinon, on craque. Certains semblent obligés de prendre des drogues pour supporter cette vie, mais cela ne nous a pourtant jamais posé le moindre problème.

STAY CLEAN

Comment faites-vous pour continuer à mener une vie des plus saine en dépit des multiples tentations que l'on peut rencontrer dans ce milieu ?

Nous faisons toujours la différence entre la scène et la vie de tous les jours. On ne peut pas vivre normalement en se prenant en permanence pour une rock-star. Lorsque nous sommes en tournée, c'est comme si nous étions dans une sorte d'aquarium mobile. Cela n'a rien à voir avec le monde réel. Pendant huit mois, tu es poursuivi par des gens qui veulent des autographes, tout le monde te remarque partout où tu vas. Et puis, lorsque tu rentres chez toi, tu vas prendre un verre au pub et personne ne fais attention à toi. Tu restes accoudé au bar et on ne vient pas te servir pendant vingt minutes. C'est comme si on revenait sur terre. Si tu n'es pas capable de te réadapter mentalement, tu te mets à flipper.

Quinze années d'existence, sans grave problème d'ego ou de drogue, on dirait un conte de fées...

Ha, ha, ha! Oui, cela paraît trop beau pour être vrai. Mais c'est pourtant le cas. Nous n'avons jamais rencontré le genre d'épreuves que doivent affronter la plupart des groupes. Nous avons tourné à plusieurs reprises avec des groupes américains et je me suis rendu compte qu'ils tombent plus facilement dans tous ces pièges. La situation est différente aux Etats-Unis. Les musiciens y sont considérés comme des surhommes. La plupart gardent en permanence leurs tenues de scène. Ils aiment bien se promener avec leur déguisement. Je trouve ça plutôt curieux.

Côté mentalité, vous êtes l'opposé d'un Guns N'Roses, non?

J'aime beaucoup la musique de Guns N'Roses, mais je n'apprécie pas du tout l'attitude de ces mecs. Pour moi, c'est vraiment nul. Je ne dis pas cela parce que j'ai vieilli, je n'étais pas plus d'accord avec toutes ces conneries il y a dix ans. J'ai toujours aimé le sport. Je pense que les défonces naturelles sont dix fois plus intenses que celles qu'on obtient avec les drogues ou l'alcool. Je ne veux pas avoir à faire la morale, mais je n'aime pas tout ce cirque. Les groupes peuvent avoir une influence très grave sur les kids, surtout les plus jeunes. Je les trouve souvent complètement irresponsables.

INTREGRITE


Musicalement, Iron Maiden est également un des rares exemples d'intégrité. Contrairement à la majorité de ses compatriotes, le groupe n'a jamais montré le moindre indice d'une quelconque tentation envers le marché américain.

Nous n'avons jamais cherché à composer pour le marché américain. Même les morceaux de Maiden que beaucoup ont trouvé commerciaux ne l'ont pas été suffisamment pour pouvoir passer en radio aux Etats-Unis.

Vous n'avez jamais subi de pressions de la part de votre maison de disques ?

Nous avons interdit de studio tous les représentants de la maison de disques depuis sept ans. Lorsque nous avons sorti « Run To The Hills » en quarante-cinq tours, en 1982, le titre est grimpé directement à la septième place des charts anglais. C'était un énorme succès. Pour l'album suivant, Piece Of Mind, les types de la maison de disques ont commencé à paniquer parce qu'il n'y avait pas de « Run To The Hills Part II». « Flight Of Icarus » était trop différent et nous voulions absolument que ce soit notre prochain single. Nous leur avons dit: «Si vous venez nous voir en studio pournous faire ce genre de remarques stupides, ce n'est pas la peine de revenir, fuck off ! Et nous les avons jetés dehors. Nous étions prêts à ne pas sortir l'album s'ils continuaient à nous emmerder. Je ne vais pas leur expliquer comment vendre des albums, alors qu'ils ne viennent pas me dire comment je dois jouer.

La plupart des musiciens recherchent un jour ou l'autre la sécurité financière que peut procurer un ou deux hits.

Mais bon sang, une telle chose n'existe pas... La seule façon de durer, c'est de toujours se bouger le cul et de réinvestir. Nous n'avons commencé à gagner de l'argent que longtemps après la sortie de notre troisième album. Jusque-là, nous avions tout réinvesti dans le groupe. II faut toujours savoir prendre des risques. Rechercher la sécurité est la plus grave erreur que peut commettre un musicien.