Date : Avril 1988
Source : Hard Force Magazine n° 17
Interview de Bruce Dickinson par Sylvie Simmons (Intervision)

IRON MAIDEN est de retour avec un nouveau single, et un album suivant de près. Nous nous sommes donc précipités à leurs bureaux situés au cœur de Londres pour entendre le produit en question.

Les compositions présentées par un Bruce Dickinson très fier de lui sonnent comme de l'IRON MAIDEN classique, mais avec une petit touche innovatrice particulièrement à certains passages sur le chant. La grande force des mélodies vient de leur facilité à être mémorisées. Nous en avons par conséquent profité pour interviewer Bruce sur les activités de son groupe depuis "Somewhere in time".

Le single"Can I play with madness"a été écrit par Steve, Adrian et toi...

C'est effectivement un travail de collaboration, comme sur pas mal de compositions figurant sur le nouvel album. Au début du titre, le riff -mille excuses à Pete Townshend (des WHO) !- a été trouvé lorsque je jouais de la guitare acoustique chez moi. J'ai écrit le couplet et Adrian a apporté quelques idées d'accords. A cet instant précis, je lui ai dit Attends une minute ! J'ai des paroles qui devraient parfaitement coller là-dessus. Nous avons bossé et exploité l'idée. Puis-je écrire un instrumental au milieu ? ai-je demandé au reste du groupe. II est vrai qu'habituellement, je ne fais pas ce genre de travail et, par conséquent, je n'ai pas à me préoccuper de les jouer. Steve arriva par la suite avec des tempos très zeppeliniens ; enfin, Nicko nous posa quelques problèmes, trouvant que ce type de style ne marcherait jamais. Nous l'avons persuadé du contraire et cela marcha merveilleusement bien.

As-tu travaillé de la même manière sur le reste du disque ?

Pas mal d'idées apportées sur l'album, beaucoup de rythmique, et un ensemble reposant beaucoup sur le feeling. Au contraire d'un jeu de Lego cette idée va là, celle-ci va iciil suffisait de trouver le bon feeling qui ferait tourner l'ensemble. Là où nous avions tendance à tout planifier scrupuleusement dans les précédents albums, nous avons décidé de lâcher un peu la bride. Et c'est cela qui fait toute la différence.

As-tu trouvé cela plus dur ou plus facile de travailler ainsi ?

C'est plus dur parce que tu dois te concentrer davantage. Si tu programmes tout à l'avance, tu tombes dans une sorte de routine. Quelques titres ont été plus faciles que d'autres -ceux qui possèdent ce feeling spécial caractéristique de MAIDEN, ceux au tempo fort. Mais une des compositions intitulée "Infinité dreams;' très hendrixienne, a toutes sortes de choses autour. Nous avons vraiment eu des difficultés avec Nicko pour celle-ci. II avait commencé à taper comme un dingue et nous lui avons dit Non ! Joue plus doucement ! Joue sobrement !. Et le titre s'est bâti de lui-même ; toutes les notes sont les mêmes pendant 24 mesures et la seule chose qui change, c'est l'intensité de l'interprétation. C'est vraiment agréable à l'écoute parce que cela donne l'impression de plusieurs jeux répétitifs. A chaque fois que tu l'écoutes, tu entends quelque chose de différent.

Sur votre dernier album, "Somewhere in time" vous aviez employé le laps de temps que vous avait laissé le double-live pour explorer un peu d'autres domaines dans les harmonies ou par la guitare-synthé. Est-ce que le nouvel album a été réalisé dans l'optique de prolonger cette approche ?

Oui. II y a même un peu plus d'expérimentation. Cet lp est aussi différent du dernier que "Number of the beast" l'était de "Killers". Très différent. Nous avons abandonné les guitares-synthé pour les claviers (à la base nous utilisions bien des sons de claviers, alors pourquoi pas ?). Nous n'avons pas de clavieriste ; il s'agit la plupart du temps de mélodies jouées à un doigt par Adrian, Steve, l'ingénieur du son, quand ce dernier avait un doigt de libre par moment. Nous avons échantillonné quelques petits trucs pour des sons vocaux, comme le style de mélodies produites par les grosses chorales. Toutes sortes d'idées ont été employées. Quelques passages du disque sont bien plus simples que d'autres jusqu'à présent réalisés, et d'autres sont plus complexes. Le son est assez différent également c'est sans aucun nul doute identifiable comme du IRON MAIDEN, mais il y a bien plus de profondeur et cela sonne d'autant plus propre. Autrefois, nous avions tendance à créer un mur du son, et tu avais de grosses difficultés à distinguer quel musicien jouait quoi. Cet album est translucide, tu peux tout entendre.

Penses-tu que cela va surprendre les gens ?

Je pense que cela va en surprendre beaucoup.

Tu m'as expliqué un jour que vos albums répondaient à des cycles. Dans quelle phase penses-tu être entré avec ce nouveau disque ?

Je crois que celui-ci a cassé le moule. Auparavant, tu pouvais dire : Eh bien, cet album est un peu plus réussi que celui-ci ou bien, Ce morceau ressemble à celui-là, il s'agissait sans cesse de trouver des repères. Dans le cas présent, et bien qu'il s'agisse toujours d'IRON MAIDEN, c'est distinctement différent de tout ce que nous avons fait auparavant. La première chose qui pourrait venir à l'esprit, c'est "Piece of mind" mais c'est, en fait, très différent de cela. Les paroles sont liées les unes aux autres. Cet album est une histoire complète avec un début et une fin.

Avez-vous commencé à travailler sur le nouveau disque dés que la tournée "Somewhere in time" s'est achevée, ou avez-vous eu besoin de temps, éloignés les uns des autres, pour récupérer ?

Tu dois le prendre, ce temps. Rien à voir avec le fait de se supporter entre musiciens, rien. à voir avec une situation personnelle, il s'agit d'une situation générale. Avec l'âge, tu réalises que le monde du rock n'est pas le monde réel ; être sur la route et tout ce que cela comprend est seulement une partie de ta vie et il te faut impérativement vivre en dehors des cars de tournées et des salles de concerts. Ce que nous essayons à présent, c'est de concilier la vie rock et la vraie vie. Quand nous sommes en tournée aux Etats-Unis, par exemple, Steve prend un bus complet pour lui, sa femme Lorraine, ses deux enfants et une nurse. Nicko, pour sa part, se livre au pilotage d'avion, une de ses grandes passions en dehors du rock.

Pour répondre à ta question, donc, nous avons réalisé une approche plus relax pour cet lp. Nous nous sommes fixés un période de démarrage et nous nous sommes mis d'accord de ne pas s'embêter mutuellement jusqu'à cette période. Nous avons pas mal écrit dans la maison de Steve dans l'Essex - il possède une sorte de manoir là-bas -, une bâtisse qui a une superbe acoustique et une grande atmosphère pour y travailler. Nous avons joué notre matériel respectif et enregistré le tout sur magnéto, à la guitare acoustique et à la basse. Des idées qui nous passaient par la tête. Puis Adrian est venu chez moi plusieurs fois et c'est à cette période que nous avons composé les trois titres écrits en collaboration sur l'album.

A préciser que tu n'avais écrit aucune chanson sur le dernier album. Tu avais invoqué la raison suivante : tu n'avais composé que du matériel intranscriptible sur lp dans le style de Jethro Tull ou Neil Young. Est-ce que tu as surmonté le problème ?

C'est rigolo parce que j'ai utilisé pas mal de textes que j'avais écrit à cette période et je les ai adapté davantage au style de MAIDEN. Je pense avoir eu après "Powerslave'' une réaction consciente contre ce qui florissait dans mon esprit. J'en ai parlé à Steve et lui aussi a eu pas mal de problèmes psychologiques après la tournée "Powerslave"Autant dire qu'aucun de nous ne les a vraiment solutionnés avec "Somewhere in time". Cette année cependant, je me sens beaucoup mieux. J'ai été de nouveau content de me retrouver chanteur à part entière avec ce nouvel album.

Je me souviens que tu avais dit à des magazines américains que tu serais heureux si tu n'avais plus jamais à tourner.

Oui, c'est complètement fou, mais c'est exact. Cela dit, j'attends avec impatience le prochain. Du coup, durant la dernière tournée, vu le stress, j'ai écrit un livre et à le lire, après coup, cela paraît complètement farfelu !

A propos des nouveaux titres en concert, penses-tu que cela passera bien auprès de vos fans ?

Oh oui ! Je pense même que cela va être fantastique. Ils recèlent tant d'énergie. il y a tant d'énergie dans tout ce que nous faisons, un véritable désir dans le groupe de tout exploser durant la prochaine tournée. Je veux vraiment faire quelque chose d'original à nouveau à l'instar de certains. J'ai récemment vu, par exemple, en concert un groupe important à Londres que je ne citerai pas ; j'ai fermé les yeux et cela aurait pu être l'album. Puis, je les ai réouverts et cela aurait pu être un groupement d'individus qui auraient appris toutes les poses dans un bouquin et qui se seraient aspergés de sueur pour faire plus vrai !

Avez-vous prévu un nouveau concept live pour soutenir le thème de l'album ?

Nous n'en sommes pas sûrs actuellement. II y a deux idées principales : une est de faire un spectacle féerique emprunté au pantomime, avec des tourelles et six hommes en costume de fourrure rouge. Les gens diraient alors : Ooh ! Cela doit représenter le Mal !. L'autre idée voudrait quelque chose de plus stylise, plus ambiancé avec quelques lumières et un ou deux effets conférant au tout un aspect théâtral ; je me sens à l'aise dans le domaine du théâtre, mais il ne faut pas que cela tourne l'ensemble en dérision. Je ne pense que cela nuirait à la musique, mais cela peut nuire un petit peu à notre crédibilité (dignité ?). Donc nous nous acharnons à trouver la meilleure solution.

As-tu quelques détails sur les dates et endroits où vous allez vous produire ? Quelques rumeurs ont circulé selon lesquelles vous joueriez à Castle Donington cet été...

Les projets de tournée sont encore en cours de négociation. Nous avons de fortes chances de faire Donington, mais ce n'est pas certain à 100%.

Lorsque tu es monté sur scène l'année dernière à Donington pour jammer avec BON JOVI, tu étais le seul musicien britannique à apparaître à ce festival. II n'y a pas si longtemps encore, les groupes heavy metal britanniques étaient consacrés au top dans le monde entier. A présent, les américains ont renversé la tendance. Que penses-tu de tout cela ? Crois-tu que la situation peut évoluer ?

Je ne vois pas pourquoi des groupes britanniques ou européens ne pourraient pas se pointer avec de bonnes idées. Si tu veux mon opinion, je pense que tout ce qui arrive aux Etats-Unis est carrément périmé. II s'agit systématiquement de dérivés de MOTLEY CRÜE, qui ne me transcendent pas franchement, ou même de clones cauchemardesques dans le style KANSAS ou STYX avec des individus qui chantent je ne sais quoi ! II me semble juste qu'il n'existe aucune sincérité réelle en provenance des States.

Et à propos du thrash ?

A la base c'est O.K.. Mais c'est un style qui se limite de lui même. C'est comme le punk au moment même où c'est né, c'était mort. Si les groupes de thrash pensent qu'ils vont conquérir le monde en étant groupes de thrash, ils se trompent. C'est impossible. Pour le grand public, cela sonne comme du bruit. Les musiciens ne peuvent jouer de leurs instruments proprement, ils ne peuvent chanter juste, et aucun titre ne peut être chanté excepté ceux du style "Peace sells" de MEGADETH !

METALLICA et ANTHRAX ? Ce ne sont pas des groupes de thrash, dans aucun cas ! C'est du bon heavy rock rentre-dedans ! Steve pense exactement la même chose que moi ce qui nous déçoit particulièrement, c'est d'être cité par ces groupes comme l'une de leurs premières influences et nous nous demandons parfois si nous n'avons pas commis une erreur à un moment donné.

Qu'est devenu ce projet de film d'horreur - présentant Eddie comme un monstre enterré vivant au Moyen-âge et ressuscitant pour détruire le monde - sur lequel tu travaillais avec l'écrivain d'horreur et fan de MAIDEN, Shaun Huston ?

Shaun a ébauché un premier script. Puis, nous nous sommes rencontrés pour y apporter quelques modifications, et depuis je n'ai plus aucune nouvelle...

Je viens juste de lire un bouquin sensationnel intitulé "The vampire lestat" et j'en ai parlé à Steve. Nous voudrions vraiment écrire de la musique de film parfois. Donc, si quelqu'un veut le porter à l'écran, nous serons les premiers à offrir nos services !

Dis moi un peu de quoi était question la nouvelle que tu avais écrite sur la route il y a un an.

C'est une comédie malsaine. Le personnage principal se nomme Lord Iffy Boatrace et c'est un travesti - mais seulement en dessous du genou ! L'histoire parle d'un penis appelé Pelvitron qui a été construit par son maître de maison, un dérangé mental. II y a d'autres personnages : un journaliste écossais complètement saoul une grosse femme américaine aux seins énormes, un Yuppie, une véritable recette, quoi, pour aboutir à un désastre ! II y a un passage également que je finirai lors de la prochaine tournée. J'ai aussi écrit quelques petites histoires et pas mal d'idées fusent ici et là. De nombreux éditeurs sont intéressés par mes écrits et Steve me pousse à les publier. Je vais peut-être me décider.

Des musiciens du groupe travaillent sur des projets parallèles. Qu'en est-il de ton coté ?

J'ai fait des compos avec Jimmy Bain (DIO) une nuit juste à la fin de notre tournée américaine. Je suis allé dans sa maison et nous avons écrits la base d'environ cinq titres, réalisés sur une petite table d'enregistrement. C'était assez bien, assez différent, un petit peu dans le style Prôcol Harum. Et puis, j'ai fait un duo avec Fish de MARILLION au Princes Trust (concert de charité à Londres). La version que nous avons faite de "With a little help from my friends" était absolument incroyable ! Le tout a été enregistré par le mobile de la BBC, et je pensais que cela allait sortir comme single au bénéfice d'une cause charitable. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais j'ai entendu dire que Michael Jackson (qui est a présent propriétaire des droits des BEATLES) n'avait pas donné sa permission pour la publication. Donc je ne sais pas ce qu'il adviendra. Adrian va préparer un album solo, nous en sommes tous convaincus ! Je pense qu'il veut le faire avec Nicko. Cela devrait être, j'imagine, davantage dans le style de rock américain puissant, avec une touche de SMALL FACES là dedans. Je crois qu'il a vraiment besoin de faire ce projet solo. II a beaucoup d'idées et veut les exploiter.

Du côté de Dave, il est très heureux avec MAIDEN ; Steve, lui aussi, fait bénéficier MAIDEN de tout ce qu'il trouve. Je ne pense pas qu'il concevrait quoi que ce soit en dehors du groupe. J'aurais un peu cette attitude. En fait, les relations entre Steve et moi-même se consolident au fil des albums. C'est un effort d'équipe et les gens ne peuvent nous apprécier séparément.

Pour conclure : que souhaiterais-tu à IRON MAIDEN ?

J'aimerais bien qu'il décroche un hit. Nous n'en avons pas eu véritablement depuis "Run to the hills" et je pense que "Can I play with madness" a sa chance car il en a le potentiel dans ce style. Le refrain est franchement accrocheur. Et puis, ce serait vraiment sympa de faire à nouveau une tournée démente. Nous désirons tous offrir à chacun un point de réflexion sur les années 90. Notre philosophie reste la suivante : personne ne peut sombrer lorsqu'il se bat à fond !