Date : Avril 1987
Source : Hard Force n°6 (Merci à Yohann et Sakkath)
Interview de Bruce Dickinson par Marc

Bruce Dickinson fut l’un des rares membres du méga-band MAIDEN à accorder lors de la tournée récente un si petit nombre d’interviews. Il faut dire que les mesures draconiennes prises par le management n’envisageaient pas d’autres entretiens que ceux organisés en août, soit 4 mois avant la date parisienne. Ce même management attribuait un membres du groupe à un journaliste ce qui limite la marche de manœuvre. C’est donc dans des conditions tout à fait inhabituelles, dans un avion pour être précis, que nous rencontrâmes Bruce. Ligne intérieure britannique, voyage de routine. Il est huit heures du matin, le co-leader de MAIDEN accorde la première interview aérienne de sa carrière. Entretien exceptionnel entrecoupés de bouclage de ceinture, de consignes de survie et de passages d’hôtesses. Unes grandes première, une exclusivité HARD FORCE.

Tu es certainement le plus populaire chanteur de hard-rock de ces dernières années. Pourtant tu n’es pas à proprement parler une star, du moins, ton attitude s’en éloigne.

Tout dépend de certains critères : ton pays d’origine, ton entourage, ta situation sociale avant la « célébrité », ton caractère et ta conception de la vie. Dans le premier cas, venir d’Angleterre et toujours y résider influence mon style de vie ? Quand tu t’installes aux Etats-Unis, il « suffit » d’avoir de l’argent pour te voir entouré de gens qui te trouvent merveilleux, fantastique ; toutes les portes te sont ouvertes. En Angleterre, la vie quotidienne t’incite à rester toi-mêmes ; tu vas à ton supermarché comme tout individu et tu t’échappes pas aux files d’attente sur le simple fait d’être une célébrité. Il y a aussi un choix personnel. En tournée, tout t’est servi sur un plateau jusque sur scène. Lorsque tu ne joues plus, tu es livré à toi-même ; alors soit tu paie quelqu’un pour te servir, soit tu te débrouilles seul. Pour rester sain, il faut justement être confronté à la réalité quotidienne, à la vie d’une majorité d’individus. Nous sommes pas des gens à part. Ton équilibre psychologique ne peut reposer sur un nom de groupe, même IRON MAIDEN. Mon choix : prendre du recul par rapport au groupe et pouvoir ainsi distinguer vie artistique de vie privée. Et puis, je reste les pieds sur terre en songeant à mes débuts, dans SAMSON. Je n’avais pas le sou, et parce que je n’avais rien, j’étais libre.

Une liberté limitée, non ? sans argent on voit vite les limites de son champ d’action.

Libre dans le sens « indépendant ». Je n’intéressais personne je n’étais pas entouré d’opportunistes, pas de pression, sinon vivre ou « survivre ». Chaque journée était unique. L’argent a transformé beaucoup de choses, il séduit et crée spontanément un entourage superficiel et absurde. Je l’évite.

Le fait que le cycle tournée/studio soit répétitif te pousse t’il à considérer IRON MAIDEN comme un job, un boulot comme un autre, sinon plus rémunérateur ?

Prenons un exemple : lorsque tu réalises une interview (pas celle-ci car elle est peu conventionnelle), tu parles de ton disque, de tes projets : ça, c’est du boulot. Un show, même si on prend plaisir et que cela constitue le caractère positif de notre vie, c’est vendre de soi-même, comme si il s’agissait d’un produit. Si tu fais bon effet sur scène, le public prouve sa satisfaction en achetant l’album. Chanteur d’un groupe, c’est mon activité principale, ma profession, bien plus que mon « boulot ». ce que je détesterais, c’est de ne plus y prendre goût, d’en être lassé.

As-tu justement connu quelques moments de passage à vide ?

Oui, et c’est le public qui m’a soutenu moralement. A un niveau plus anecdotique, lors de notre dernière tournée anglaise, à Sheffield précisément, je me suis attrapé une grosse crève et ai été obligé de rester trois jours au lit. Un jour avant de tomber malade, j’avais déjà de grosses difficultés à chanter. Le concert devait durer deux heures, au bout de trois morceaux, j’ai dû expliquer au public que je ne pouvais pas pousser plus et il a été compréhensif. Ce soutien là te fait chaud au cœur.

Comment définirais-tu l’aspect le plus important de tes concerts ?

Le feeling, l’atmosphère dégagée entre le public et le groupe.

Abordons à présent un domaine on ne peut plus privé puisqu’il s’agit de tes hobbies, et tout particulièrement l’escrime, ton sport de prédilection.

J’ai réussi l’examen sur lequel je planchais depuis longtemps. Ce n’est qu’un début dans l’apprentissage de ce domaine : enseigner l’escrime. L’été prochain, après la tournée, je participerai une semaine ou deux à d’autres examens qui me feront grimper en valeur. On se perfectionne à chaque instant. En janvier 86par exemple, j’ai changé de garde. Sachant que mon père ambidextre (gaucher en pratique) et moi ayant quelques petits problèmes de coordination dans mes mouvements, j’ai changé pour mon bras droit. Quels progrès depuis ! bien plus d’évolution qu’en mes sept années d’entraînement et ma gauche en compétition. Qui se serait douté que j’étais, moi aussi, ambidextre !

Est-il plus intéressant d’enseigner ou de participer à des compétitions ?

Difficile à dire, d’autant plus que je ne peux m’y consacrer assidument. Parfois, j’arrive à me libérer deux jours, tout au plus, par semaine. Le reste du temps : la route. Je me maintiens en forme par la performance scénique. C’est du sport ! Dans les vestiaires, j’ai toujours mon matériels avec moi. Quand on est en tournée, je m’organise en avance pour pouvoir trouver sur notre chemin un club d’escrime, précisément en France et en Allemagne. Avant la tournée « Somewhere on tour 86-87 », je me suis entraîné à Offenbach (R.F.A) cinq jours par semaine, dans un club très dur, avec course d’endurance de 5 kms chaque matin. Le sport me développe physiquement et la tournée me maintient en condition.

En plus de l’image dynamique et sportive que tu évoques auprès du public, attaches-tu une importance particulière au look vestimentaire ?

Je crois que cette tournée met pour la première fois l’accent sur le look de chaque musiciens, alors que jusqu'à présent, nous travaillions exclusivement la musique et les décors. Cette fois, nos costumes sont aussi pros que la musique (rires) !
L’idée de ce changement provient effectivement de moi, mais ce n’était pas un impératif immédiat pour nous.

A-t-il été facile de convaincre le groupe de porter ce genre de costume ?

Oui. Je leur ai proposé des idées de fringues assez flashy, pas ridicules. Et puis, j’ai surtout développé mon look personnel, en essayant d’intégrer des effets spéciaux qui m’impliquent directement comme la tenue au cœur lumineux, les effets pyro, dans mes gants. Le costume pèse à lui seul 15 kg avec les batteries. Et j’ai d’autres projets dingues pour les prochaines tournées et les festivals.

Le décor a toujours été primordial depuis l’irruption du concept MAIDEN (Eddie).

Nous voulons surprendre, étonner les kids. Je considère qu’il faut s’investir humainement et financièrement pour plaire au public, en plus de tes qualités musicales. Il faut de l’imagination et bien des groupes sont à cours.

Toute le monde ne peut pas se payer de tels décors. Il y a de quoi être effaré par les sommes gigantesques dépensées dans les décors utilisés pour une tournée unique.

Je le comprends bien mais peut-on faire autrement ? Les kids réclament du spectacle.

Comment se décide la conception de ces décors ?

Je soumets mes projets à nos partenaires techniques, en leur expliquant qu’il s’agit d’une projection de mon imagination et d’un décor ou nous, musiciens, tels des acteurs de théâtre, aimerions évoluer. On se concerte, on voit la découpe générale de la scène, puis on travaille avec une boîte de création.

De quelle manière as-tu proposé ton costume ?

J’ai posé les données suivantes : imaginez-vous un gars qui débarque sur une planète inconnue, trouve des lézard-aliens, les tue pour en faire des habits. J’ai dit à cette boîte de création : je veux cette sorte de vêtement.

Et c’est possible !

Sur scène, tu as pu en juger, on croirait de la peau de lézard, c’est juste du spandex, mais vraiment reptilien.

Parle-nous de ta vie en dehors des tournées. Décris-nous ton « home sweet home ».

J’ai une grosse baraque avec un grand jardin. J’ai deux chiens. Dans cette maison, j'ai une préférence pour une petite pièce, une sorte de bibliothèque, ou dorment 6 à 700 livres. J’y compose certains de mes titres, trouvant l’inspiration devant ma fenêtre. J’adore lire, mes sources d’inspiration sont diverses : je puise dans les vieux bouquins, comme celui que j’ai récemment acquis, datant de 1890, traitant du merveilleux, du fantastique, de l’imaginaire. J’aime les traités de magie, l’occulte. Moins qu’avant, car je me suis aperçu qu’un nombres important de ces ouvrages n’était que foutaises.

La science-fiction, aussi. On remarque de très nombreuses références prestigieuses sur votre pochette (bradbury, asimov). Et puis il y a ce fameux véhicule futuriste de la pochette intérieure.

Oui, ce sont des matériels qui furent utilisés pour le film « blade Runner » avec harrison Ford. Ces engins se trouvent à Hollywood. Et ce n’est pas une photo de studio. Nous avons dû subir une température de 50° pour cette session-photo.

Un court instant nous nous sommes échappés du contexte musical. Revenons-y avec les joyeuses perspectives des projets MAIDEN 87-88.

Nous débuterons notre prochaine tournée par des festivals d’été. Ca nous changera, nous en avons un peu perdu l’habitude. 88 est notre année pressentie pour Donington. Je m’impliquerai davantage dans un concept encore plus fou, le tour prochain.