Date : Novembre 1986
Source : Enfer Magazine n° 42
Interview de Steve Harris par Pierre Thiollay

On ne présente plus Iron Maiden, surtout à un lecteur d'Enfer Magazine. Depuis leur premier album 'Iron Maiden', il y a de cela six ans, ils ont acquis une notoriété mondiale, et ce, sans l'aide des médias (radios, télés, …), sans avoir besoin de se déguiser en guignol (suivez mon regard …) ou même d'avoir à défrayer la chronique des faits d'hiver. Leur succés, il ne le doivent qu'à eux-mêmes, au prix d'un travail acharné, de tournées intensives, n'hésitant pas à aller jouer dans des contrées où jamais tenait une très grande part, bref en donnant à leurs fans ce que l'on est en droit d'attendre quand on paye 100 francs (ou plus) pour un concert ou un disque.

Iron Maiden a gagné ses fans un à un et, au fil des années, s'est efforcé de ne jamais les décevoir. Ils ont enchaîné les albums en faisant en sorte que chacune de leur nouvelle production soit meilleure que la précédente, et que le show présenté live soit, lui aussi, de plus en plus sophistiqué.

Iron Maiden n'est pas le genre de groupe à se reposer sur ces lauriers et à profiter égoïstement de leur succès. Ils avancent, vont de l'avant et ce, pour notre plus grand plaisir. Au moment où ils viennent de sortir leur nouvel album, nous avons rencontré les membres du groupe a Frankfort, en Allemagne, alors qu'il répétaient et mettaient la touche finale à leur nouveau show, celui-là même qu'ils présenteront au public français à la fin du mois de novembre.
Dans l'interview qui suit, Steve Harris, en pleine forme et tout excité à l'idée de retourner "au charbon", nous parle du dernier album, de la prochaine tournée bien sûr, mais aussi de plein d'autres sujets comme, par exemple, le piteux résultat de l'équipe anglaise lors de la dernière Coup du Monde de Foot …

Avant de parler du nouvel album, peux-tu nous dire ce qui s'est passé depuis la fin de votre dernière tournée ?

Après le « world Slavery Tour », et la sortie du double live « Live After Death », nous avons pris 5 mois de repos complet, histoire de recharger les batteries. (Ndlr : il est à noter que c'était leur premier véritable break en 6 ans !) Bruce en a profité pour pratiquer son sport favori, l'escrime, Nicko pour se perfectionner dans le pilotage, Adrian pour aller pêcher dans les torrents glacés des rocheuses canadiennes, Dave, qui venait de se marier avec une très jolie Hawaiienne, pour profiter de sa nouvelle maison en bordure d'une plage superbe et moi, pour jouer au football...

Dis-moi, tout ça, c'est pas vraiment 'hard' :

Dans un sens, tu as peut-être raison... mais, à vrai dire, je ne raisonne pas de cette façon. Nous avions tous besoin de repos et il était très important que, chacun de notre côté, nous puissions décompresser. Cela faisait 6 ans que nous menions, comme tu dis, une vie « hard », et ce break était nécessaire, à la fois pour nous-mêmes, car c'était notre santé et, par conséquent, notre vie, qui se trouvait dans la balance, et aussi pour le groupe dont la cohésion et l'unité auraient pu être menacées par une vie trop speed ou trop « hard »...

Penses tu vraiment qu'il y ait eu, a un moment donné, un danger de voir Iron Maiden splitter ?

Absolument pas. Mais, tu sais, la vie continuelle sur la route provoque inévitablement des tensions, et puis, maintenant, nous sommes à peu près tous mariés et pères de famille, alors on est obligé de prendre en considération les demandes de nos femmes et de nos enfants à revenir à la maison. Ça m'embêtait au plus haut point de réussir ma vie "publique" au détriment de ma vie privée. Je ne peux même pas l'imaginer.

Quand vous êtes vous retrouvés pour travailler sur le nouvel album ?

Au début du mois de janvier 86. Après 5 mois, l'inaction commençait un peu à nous peser, et, je peux te dire, que nous nous sommes retrouvés avec plaisir. Chaque fois que ce groupe se trouve sur le point d'enregistrer un album, une excitation indescriptible s'empare de chacun de nous. Mais, cette fois-ci, je peux te dire que nous n'avions jamais été aussi bien ensemble depuis longtemps. L'entente entre nous était parfaite et, par conséquent, il était évident que tout devait se passer super bien. Le fait d'avoir pris ces 5 mois de repos complet nous a permis de nous présenter dans notre meilleure forme sur la ligne de départ. Ensuite, depuis 4 ou 5 ans, nous avions mis de côté un tas de matériel sur lequel nous avons pu travailler tranquillement chacun de notre côté. Ce qui fait que, quand nous nous sommes revus en janvier à Jersey pour commencer à répéter, nous avions, chacun de nous, un milliard d'idées dans la tête. Y'a pas à dire, cette coupure a été bénéfique pour tout le groupe. Nous ne voulons pas devenir des automates ou des robots, pris dans le cycle infernal : disque, tournée, disque, etc.

Au fait, pourquoi Jersey ?

Tout simplement pour des questions d'impôts. Je m'explique ; en Angleterre, le gouvernement a décidé, pour se faire un peu d'argent de poche, de taxer d'une manière scandaleuse les artistes. THATCHER et ses copains nous volent plus de 80 % de ce que l'on gagne... Dans ces conditions, nous avons dû nous "exiler", ce qui nous oblige à passer 9 mois sur 12 en dehors de notre pays. C'est un peu dur, mais il était hors de question que nous donnions tout notre fric à ces "sons of a bitch" ... Paradoxalement, Jersey n'est pas considéré comme faisant partie du royaume britannique, et cette île est un endroit super avec plein de pubs...

Revenons à l'album …

Le temps qui s'est écoulé entre le début des répétitions et le mixage final de l'album a été de six mois très exactement. A savoir : Janvier et Février : répétitions à Jersey, puis Mars et Avril furent consacrés à l'enregistrement de la ligne rythmique (batterie/basse) aux Compass Point Studios à Nassau aux Bahamas. En mai et Juin, les guitares (avec pour la première fois, l'emploi de guitare et basse synthétiseurs) et les voix furent mises en place aux Wisseloord Studios d'Amsterdam. Fin Juin, début Juillet, notre producteur attitré, Martin BIRCH mixa le tout à l'Electric Ladyland Studio de New York. Et au début de l'été, 'Somewhere ln Time' était né.

Restait à concevoir la pochette …

Tous nos fans savent combien les pochettes de nos disques ont de l'importance. Là encore, nous avons fait appel à notre designer attitré, Derek Riggs. II a passé trois mois à dessiner et concevoir cet "emballage" qui nous montre un Eddie très futuriste, style Blade Runner, évoluant dans un décor qui fourmille de détails se rapportant à l'histoire du groupe, que ce soit les clubs où nous avons joué (du Marquee à Long Beach Arena) ou encore à nos anciennes chansons. Un vrai régal pour les yeux, à mon avis.

Parlons maintenant du contenu de cet album, à savoir de la musique proprement dite.

'Somewhere ln Time', une fois encore, va "vous en donner pour voire argent", comme on dit, puisque sa durée totale est de 50 minutes. il était quasiment impossible de mettre une minute de plus sur le vinyl. II comprend 8 titres, 5 écrits par moi-même, 3 par Adrian Smith, et 1 que j'ai écrit en collaboration avec Dave Murray.

Hey, stop ! Je t'arrête : 5 + 3 + 1 = 9 et non 8 comme tu m'as dit.

Sorry, je n'ai composé que 4 titre en solo. Ce qui me fait tromper à chaque fois, c'est ce morceau écrit en collaboration avec Dave. La dernière fois que nous avons écrit ensemble, c'était 'Still Life'. Quelques années en arrière, nous avions déjà "pondu" en duo "Twilight Zone" et "Charlotte The Harlot". Ceci dit, je pense honnêtement que "Somewhere In Time" est notre album le plus sophistiqué et le plus travaillé que nous ayons fat à ce jour...

… En disant ceci, tu sous-entend que vos précédents albums n'étaient pas si travaillés que cela …


Pas du tout. Ce que je veux dire c'est que cette fois-ci, effectivement nous avons eu plus de temps pour travailler, surtout si l'on tient compte de nos 5 mois de repos où chacun d'entre nous a, quand même, bosser son instrument ou sa voix. De plus, il est évident qu'e 1986, nous sommes meilleurs qu'en 1980. Mais ce qui fait surtout la différence, à mon avis, c'est que pour cet album, nous avons pu bénéficier des meilleurs studios existants à l'heure actuel. Ce n'est pas pour rien que nous avons couru aux quatre coins de la planète. Nassau, Amsterdam, New York... D'autre part, je crois que le son du disque approche de la perfection du fait que nous avons utilisé, pour la première fois, un nouveau procédé, le Direct Metal Mastering, né en Allemagne et seulement appliqué jusqu'à présent pour la musique classique. Le résultat est assez remarquable, surtout si on a la chance de posséder un compact-disc à lecture laser.

Passons en revue, maintenant, les différents titres de l'album.

Comme je te l'ai dit, j'ai composé 4 chansons : "Caugh Somewhere Time", "Heaven Can Wait", "The Loneliness of The Long Distance Runner" et "Alexander The Great". Comme d'habitude, il m'a été impossible de composer de gentilles chansons d'amour, bien cul cul, dans le genre "Je t'aime, tu m'aimes et la vie est belle". D'ailleurs, ce type de rengaines ne m'ont jamais passionné "The Loneliness..." m'a été inspiré par un vieux film anglais du même nom. Le thème est tout simple : dans la vie, tu doit courir, aller de l'avant même si tu dois faire le chemin en solitaire. Avance sans t'occuper des autres et de ce que l'on dit de toi ou sur toi. "Heaven Can Wait", le single, c'est l'histoire d'une personne qui se bat pour ne pas aller tout de suite au paradis. C'est Eddie, en personne, qui me l'a dicté une nuit lors de la dernière tournée. "Caugh Somewhere In Time" raconte un voyage cauchemardesque dans le temps causé par le mauvais fonctionnement, ou le mauvais emploi, d'une machine à remonter le temps. Ma composition certainement la plus ambitieuse est, à coup sûr, "Alexander The Great", une histoire basée sur des faits réels. Quand nous avons commencé à travailler sur cet LP, j'étais plongé dans l'histoire d'Alexandre Le Grand, un homme qui a eu une vie fantastique et incroyable. J'en suis tombé amoureux, et c'est donc tout naturellement que j'ai écrit ce texte, et ce sur une période de deux semaines. J'avoue que je suis très fier de ce titre.

Passons maintenant aux 3 titres écrits par Adrian Smith.

... qui sont « Wasted Years », « Sea of Madness » et « Stranger in a Strange Land ». Les deux premières sont des chansons dont le message est, comme toujours, optimiste. Dans la vie, il faut s'efforcer d'adopter une attitude positive face à tous les problèmes qu'on doit affronter, et, Dieu sait, si ce n'est pas toujours simple. "Stranger in a Strange Land", bien qu'inspiré par le titre d'un livre de Robert Heinlin a, quant à lui, une origine assez bizarre. Adrian s'est souvenu d'un fait divers paru dans les journaux, il y a quelques années, au sujet de ce vieux marin qu'on avait été retrouvé mort, mais parfaitement conservé, dans les glaces du pôle Nord. En fait, il faisait partie d'une expédition qui avait disparu après qu'un iceberg eut heurté leur bateau. Quand on a retrouvé son corps, on lui a décerné une médaille à titre posthume...

Et pour finir, le titre que tu as composé avec Dave …

… "Déjà Vu". Dans le groupe, on disait toujours que Dave nous "pondait" une chanson tous les trois ans. La dernière fois qu'il avait "accouché", c'était sur l'album "Piece of Mind". Bon, disons que Dave a l'excuse d'être un jeune marié... Ce que je voudrai dire au sujet des compos de Dave, c'est qu'il arrive toujours avec de grands riffs et des solos très "flashy". Mais il a souvent des difficultés pour accorder les textes avec la mélodie. C'est là que je lui viens en aide.

Vous êtes en train de répéter en vue de votre prochaine tournée. Que peux tu me dire à ce sujet ?

"Somewhere on Tour 86/87" débutera le 10 septembre en Yougoslavie pour continuer en Autriche, Pologne (pour la deuxième fois), puis ce sera l'Angleterre en octobre et novembre, suivie jusqu'à la fin de l'année par la vieille Europe du Nord au Sud (Scandinavie, Allemagne, Hollande, Belgique, France, Suisse, Italie, Espagne et Portugal). On s'accordera quelques jours off au moment de Noël avant nos 70 concerts aux USA et CANADA. Mai 87 verra la fin de ce marathon avec des dates au JAPON, Australie et Nouvelle-Zélande. Bref, nous serons sur la route pour plus de 7 mois. Dave Lights a travaillé depuis des mois sur les décors et les lumières pour présenter un show encore plus extravagant que précédemment, en utilisant un thème futuriste. Attendez de voir pour juger.

Pour finir, qu'as tu pensé de la prestations des Anglais en Coupe du Monde de Football ?

No comment !... Attends que je m'y mette et tu verras... Rendez-vous en 1990 !

Heureusement pour nous, nous n'aurons pas à attendre jusque-là pour découvrir le nouveau show de la Vierge de Fer. Et, si j'en juge par la forme éclatante de Steve Harris et de ses compères en cette fin du mois d'août à Frankfort à l'aube de leur nouvelle tournée, on peut penser avec certitude que le déplacement en vaudra la peine.

Note : C'est dans ce même numéro que Iron Maiden se retrouve second du Top 30 du Magazine avec "Somewhere In time" (derrière Master Of Puppets - Metallica) et 15ème avec "Live After Death". Le single "2 minutes to midnight" est second (derrière Creepind Death - Metallica).