Date : Mai 1986
Source : Hard Rock Magazine n°21
Interview de Steve Harris par Nelly Saupiquet

LA GRANDE VADROUILLE

Après sa gigantesque tournée, Iron Maiden n'attendait plus que la sortie de « Live After Death » pour pousser un soupir de soulagement, et s'adonner enfin à une grande vadrouille de six mois... Et même maintenant, alors que les vacances sont bel et bien finies, la balade se poursuit de capitale en capitale, de Nassau à Paris et de Paris à Amsterdam, car l'heure du septième acte a sonné...

Au rythme infernal où vivent les groupes du premier janvier à la Saint-Sylvestre, il est inéluctable qu'un soir ou l'autre plus rien ne passe et que ça casse, même la traditionnelle et désormais légendaire «Jack Daniels » bottle. La gloire a ses revers... Malgré son nom, synonyme de puissance et de résistance, Iron Maiden en a fait l'expérience, comme tous les autres, en quelques mois. Depuis ses débuts, le groupe s'est laissé entraîner dans un tourbillon où disques et tournées virevoltent vicieusement, démesurément, trop rapidement. Le « World Slavery Tour » a fini d'enrayer les rouages de la Vierge de Fer, qui s'est écroulée pendant près de six mois, au grand bonheur de ses membres, lesquels ont enfin pu renouer avec la sémantique du mot « vacances », enfoui aux tréfonds de leur cervelle depuis plus de quatre ans. Pendant six mois, ils se sont payé un tout autre style de bon temps, rempli de « maidenettes », de jams amicaux, de pubs enfumés, de retrouvailles et de grasses matinées. Mais enfin, chaque chose a ses limites. Vous la voyez, vous, la Vierge de Fer en train de rouiller au vert dans la campagne d'Albion pendant plus de six mois ?

Non, et heureusement pour nous, car de bonnes nouvelles, éloignées de la léthargie; en voici, en voilà!
The Iron Maiden a enfin remonté sa grande carcasse. Elle prépare en grande pompe sa septième bataille, très décisive, et compte bien ne relever son heaume qu'une fois sûre d'être sortie victorieuse, plaquée or et pourquoi pas platine, mais surtout indemne du chaos hard-rockeux mondial...
Dans un grondement de l'orage encore lointain, son ombre se détache, encore un peu trouble cependant, mais plus imposante que jamais, défiant les terminators, re-activators et autres résidus de cet acabit. C'est qu'elle a les griffes longues, la belle, bien plus longues que celles du père Freddy, la terreur des ruelles sombres et des cauchemars, et elle n'a pas fini de venir vous titiller gentiment les oreilles pour vous donner le grand frisson.

Dans ce monde moderne de la grande communication, il est évident que de Paris à Nassau (Bahamas) il n'y a qu'un pas. Des Bahamas à Amsterdam, la ville où l'on taille les diamants, également. HARD ROCK MAGAZINE le franchit avec vous et vous amène à la rencontre d'un des plus fidèles serviteurs de la Dame de Fer : Bruce Dickinson !

LE RYTHME DE CROISIÈRE

Qu'avez-vous fait dans les mois qui ont suivi la sortie de " Live Aller Death" ?

Quelque chose dont nous rêvions tous et dont nous avions presque oublié le sens depuis près de quatre ans : nous reposer. Nous avons fait un break de six mois dont nous avions grandement besoin. II nous fallait du temps pour récupérer, après la tournée. C'est bien juré, nous ne tournerons plus jamais aussi intensivement!

Lorsque vous êtes en « vacances», avez vous parfois l'occasion de jammer dans de petits clubs, sous de faux noms ?

Oui, cela nous arrive, mais rarement sous de faux noms. Pour s'éclater et faire plaisir à leurs potes de Hackney, Adrian et Nicko ont monté un petit groupe qui a fait un show ou deux au Marquee ; je les ai vu jouer, c'est très bien.
Adrian et Dave jouent de temps en temps avec leurs anciens copains d'Urchin, et moi, je jamme parfois avec de vieilles connaissances, mais rien de tout cela n'est bien sérieux. Au fait, il n'y a que Steve qui ne fait jamais rien ! Je crois qu'il a fort à faire avec sa petite fille et sa femme...

Vous avez reçu récemment à New York un disque d'or pour les ventes de "ive After Death" en Angleterre. Sincèrement, combien de disques de cet acabit Iron Maiden a-t-il accroché aux murs jusqu'à présent ?

Je ne connais pas le chiffre exact, mais entre les disques de platine, d'or et d'argent, je crois que nous en sommes maintenant à plus de soixante.

IRON MAIDEN LTD : UNE BELLE ORGANISATION

Vous travaillez déjà depuis le mois de janvier sur votre nouvel album. N'est-ce pas un peu précipité? Y a-t-il des moments où vous vous sentez obligés de faire des concessions à votre maison de disques ou à votre management ?

Non, pas du tout. Le groupe a toujours eu son mot à dire dès le début. Nous choisissons et décidons sans aucune contrainte. Ce pouvoir s'applique à tout ce qui concerne de près où de loin Iron Maiden : cela va du choix du groupe de première partie à la date d'un début d'enregistrement, en passant par le merchandising, les pochettes, les dates de tournées, etc. Nous finançons chaque album nous-mêmes et nous apportons ce produit fini à EMI, qui, à partir de là, le prend en charge en nous tenant toujours au courant. Ce système évite un contrôle trop oppressant de la maison de disques.

Peux-tu me détailler les différents stades par lesquels vous êtes déjà passés pour l'élaboration de ce nouvel album ?

Contrairement à l'habitude, nous n'avions rien composé sur la route, et nous avons eu six mois de vacances. Pour les précédents albums, il y en avait toujours un qui avait composé quelques trucs en route, mais comme nous n'avions jamais de vacances, nous arrivions toujours au studio en effervescence, avec juste le nombre de morceaux nécessaire à la réalisation du disque. Là, en revanche, il y a eu innovation ! Lorsque nous nous sommes réunis à Jersey, début janvier, c'était le marasme! Absolument tout le monde avait composé, et je ne parle pas que de la musique mais aussi des lyrics. Voyons, j'avais au moins neuf morceaux, Adrian aussi, mais le pis c'était bien Steve : il est arrivé avec tellement de morceaux qu'il aurait pu faire à lui tout seul l'album entier. Après décortication et épuration, il n'en reste maintenant que neuf, mais ils sont absolument superbes... Ici, aux Bahamas, nous avons déjà enregistré tous les backing-tracks. II se peut que nous en enregistrions d'autres, mais cela dépend avant tout du temps... Nous aurons fini ici à Pâques, puis nous irons en Hollande pour enregistrer les guitares, les voix, et pour mixer. Nous devrions avoir tout terminé en mai... Il avait été question à un moment de terminer cet album à New York, mais nous avons préféré nous « ré-européaniser » un peu...

PAS QUESTION DE RETOURNER AU TURBIN !

Quels sont plus précisément les motifs qui vous ont poussés à ne pas terminer cet album aux Bahamas, comme vous le faisiez habituellement, et pourquoi avoir choisi la Hollande plutôt que l'Angleterre, ou tout autre pays européen ?

Adrian, Dave et moi n'étions pas tellement d'accord pour retourner aux Bahamas. Nous y avons déjà enregistré deux albums et ce retour là-bas prenait une tournure que nous n'apprécions pas. C'est assez difficile à exprimer... une sorte de retour « au turbin » après les vacances, une habitude. Et puis ici, aux Bahamas, la vie est trop cool, tu as plus envie de te laisser aller dans un transat et de faire la sieste que d'aller gratter ta guitare. Ça me fait penser à ces westerns où l'on voit un gringos somnolent sous son chapeau dès que le soleil tape un peu trop fort. Ici, c'est la même chose. On aurait retrouvé la même ambiance, le même climat, le même feeling, le même son... Je voulais casser ce train-train, briser le cercle. Steve et Nicko, en revanche, étaient très contents de revenir ici, car ils y ont un super son de basse et de batterie. On s'est finalement entendus sur le compromis suivant : les basses et batteries seraient enregistrées ici, et tout le reste en Hollande. Nous ne pouvons pas enregistrer en Angleterre pour des raisons fiscales et même si nous le pouvions, nous ne voudrions pas le faire car la promiscuité avec nos connaissances et le fait de se retrouver dans notre environnement habituel nous empêcherait de nous concentrer véritablement sur le travail. Au début, nous voulions aller au Music Land Studios de Munich, ceux où enregistre Queen, mais cela n'était pas possible, et Martin a eu l'idée de ces studios à Amsterdam, dont il avait entendu dire le plus grand bien.

Vous avez donc à nouveau confié la production à Martin Birch... Pourquoi vous confinez-vous toujours avec lui? Faire l'essai d'un autre producteur ne pourraitil pas être bénéfique pour le groupe, tout comme le changement de studio ?

Je ne pense pas que les autres accepteraient de travailler avec une autre personne que Martin. Pourquoi chercher ailleurs ce que nous avons déjà et qui nous convient ? Sa manière de travailler avec nous et sa production sont parfaitement conformes à ce qu'Iron Maiden attend d'un producteur. Martin est avec nous depuis longtemps, il nous connaît comme sa poche, il comprend notre musique, nos lyrics, et sait comment les faire sonner. Je ne pense pas que Mutt Lange, par exemple, pourrait s'accorder avec nous aussi bien que Martin.

UN ALBUM BIEN FICELE

Avez-vous tenté de nouvelles expériences avec ce septième LP ?

Dans un sens, oui, cet album est très différent des autres, c'est le meilleur depuis « The Number Of The Beast », mais je ne veux pas dire par là que nous avons utillisé des boites à rythmes ou des synthés pas du tout, et nous ne sommes pas près de le faire. II y a beaucoup de feeling, d'espace sur cet album. Ce n'est pas du cent mille à l'heure style « tagadagadac » (rires), cet album a été vraiment travaillé. Il y a beaucoup de mélodies, de guitares, de voix et de chorus. Les parties vocales sont parfois très bluesy, ce dont je suis fier. N'ai-je pas été chanteur de blues dans le passé ?
IL y a même un peu de chant dans un un style très « opéra ». C'est cette diversité qui me plaît tant dans cet album, tu verras personne ne sera déçu...

Quelles ont été vos influences, aussi bien niveau musical qu'au niveau des lyrics ? Des films, livres ou expériences vous ont-ils particulièrement influencés ?

On peut dire que tout ce qui nous entoure nous influence, mais je ne pense qu'un livre ou un film ait été particulièrement déterminant. Cette fois-ci, chacun a composé ses lyrics pour sa musique. Steve a écrit de super morceaux, avec de très beaux chorus, de belles mélodies. Tu sais, il avait tellement peur que cela sonne « commercial » que, quand il nous a fait écouter ses bandes, on était tordus de rire... C'était du speed, oui, ou presque ! Adrian, lui, a écrit des morceaux sur un tempo beaucoup plus médium. Ses lyrics sont assez... disons... traditionnels, croisés avec du style « Bad Company », très ouverts, mais également basés sur des expériences et sentiments personnels. II y a un morceau qui parle des sentiments que l'on éprouve lorsque l'on arrive au top niveau avec son groupe. C'est le meilleur moment de la vie, il faut le savourer, en vivre chaque instant, intensément. II y en a un autre sur la violence dans les villes, et la peur qu'elle engendre. Steve, lui, a écrit dans un tout autre registre, beaucoup plus proche de la tradition « Iron Maiden ». Ses morceaux parlent d'un guerrier grec, des pensées d'un homme qui vend son âme au diable. Ah oui, et il y a celui qui analyse les pensées d'un homme mourant qui voit son âme se détacher de son corps, mais qui refuse totalement la mort ...

PATIENCE ET LONGUEUR DE TEMPS!...


On dirait que le titre de l'album et des morceaux sont encore « top secret» ?

Oui, l'album ne devant pas sortir avant le mois de septembre, à cause de l'été, il est encore trop tôt pour révéler tout cela, mais à vrai dire, nous ne savons même
pas encore quel sera le titre de cet album, ni quel sera le design de la scène pour la tournée...

Depuis « The Number Of The Beast », on a l'habitude de voir figurer un très long morceau sur chaque LP. Y en aura-t-il un sur celui-ci ?

Non, cette fois, il n'y en aura pas, tous les morceaux ont une durée à peu près égale (de 4 à 5 minutes). II y a, en revanche, un super instrumental qu'a écrit Steve.

Steve compose-t-il toujours sur sa basse?

Oui, exclusivement.

Les autres utilisent-il le piano, ou tout autre instrument différent du leur?

Non, chacun utilise l'instrument dans lequel il est spécialisé. Quant à moi, j'utilise une guitare acoustique, ce qui n'est pas du meilleur effet d'ailleurs. Tous les morceaux que j'avais composés sonnaient vraiment folk espagnol, je ne m'en étais vraiment pas rendu compte. Je me revois à Jersey, planté devant Steve en train de jouer mes sérénades. Tout le monde était mort de rire. II n'y a donc qu'un seul morceau de moi, quatre de Steve, trois d'Adrian, et un de Dave.

Et Nicko ?

Lui, il a un son complètement dément, il n'a jamais aussi bien joué que sur cet album. Le drumming est vraiment incroyable. II utilise toujours une seule grosse caisse et il arrive à faire croire qu'il en a deux. C'est un batteur vraiment très rapide.

I'VE SEEN THE LIGHT !

Les breaks et changements de thèmes sont une des caractéristiques essentielles d'Iron Maiden. Je pense que vous avez l'habitude de compulser des thèmes originalement destinés à plusieurs morceaux pour, en fait, un seul morceau ?

Oui, cette pratique est courante dans le groupe, mais cela vient surtout de Steve, qui aime beaucoup ces breaks. Je dirais même qu'il les aime tellement qu'il finit par composer automatiquement en fonction de cela. Il pense en breaks, c'est inné. Tiens, pour l'instrumental, il nous a tous rendus fous, même moi, qui n'avais pourtant rien à faire.

Lorsque l'on a vu le nombre de parties différentes, ne serait-ce qu'au niveau des guitares..., on avait envie de l'expédier au bagne!

Cette complexité, également au niveau des lyrics, fait votre originalité. Pensezvous être parfaitement compris par vos fans anglais et, ici, par vos fans français?

Je sais qu'il leur est difficile de tout comprendre, mais je crois que la place qu'Iron Maiden laisse à l'imagination est suffisante pour que chacun puisse en déduire ce qu'il lui plaît.

Est-ce une idée à vous de toujours publier les lyrics sur les pochettes ? En sera-t-il de même pour ce nouveau LP ?

Bien sûr. C'est une idée du groupe. Nous savons que les « étrangers» ont du mal à s'y retrouver, et nous insistons toujours sur l'importance de publier les lyrics sur nos pochettes.

Celle-ci sera-t-elle une nouvelle fois exécutée par Derek Riggs, et Eddie The 'Ead y aura-t-il sa place ?

Ah ça oui, vous pouvez y compter! Je ne sais pas encore sous quelle forme, ni de
quelle manière il se manifestera, mais Derek saura utiliser son talent à bon escient.

LA VIERGE DE FER REMUERA CIEL ET TERRE POUR VOUS TROUVER

Parlons un peu de la tournée qui s'annonce. Avez-vous l'intention de retourner dans les pays de l'Est, ou de partir à la découverte de nouveaux horizons, comme Judas Priest et Motörhead semblent avoir l'intention de le faire ?

Nous sommes ouverts à toutes les propositions, et nous aimons beaucoup partir à l'aventure. Même si cette tournée ne sera pas aussi longue que la précédente, nous comptons bien retourner en Europe de l'Est et en Amérique du Sud. Nous avons des fans vraiment partout, et il faut bien les contenter sans faire de favoritisme.

Ça tourne un peu à l'oeuvre de charité, pour la bonne conscience, ce désir d'aller jouer dans les pays défavorisés... Que penses-tu de Hear'n Aid ?

Le seul reproche que l'on peut faire à cette opération, c'est qu'elle a l'air de se dérouler un peu trop après la bataille. Mais elle a été faite pour une si bonne cause qu'il est difficile et même inconcevable d'essayer de lui porter préjudice...

Revenons à cette tournée. En France, une tournée en province et une date à Paris/Bercy le 29 novembre sont prévues...

Je ne suis pas encore très au courant des dates précises, mais cela semble tout à fait concorder avec mon planning. Nous allons tourner en Europe de septembre à décembre, puis ce sera au tour du Canada, des USA et du Japon jusqu'au mois d'avril.

Je crois que WASP fait toute la première partie européenne. Cela vient-il du fait que votre manager, Rod Smallwood, s'occupe également d'eux ?

Non, pas du tout. Nous voulions un groupe très fort en première partie, un groupe qui maintiendrait constamment un certain challenge avec nous. WASP était le groupe parfait pour ce job, n'étant pas assez important en Europe pour passer en tête d'affiche. Je ne sais pas en revanche qui tournera avec nous aux States.

Aux Etats-Unis, Iron Maiden n'a pas encore atteint le statut d'un Kiss ou d'un Scorpions. Vous y avez cependant beaucoup travaillé l'an dernier en tournant là bas très intensivement. L'année 86 serat-elle synonyme de triomphe pour Iron Maiden aux Etats-Unis ?

Tu as raison, lorsque tu dis qu'Iron Maiden s'est bien attaqué au géant que représente les USA. Nous espérons tous, comme de nombreux autres groupes, arriver à casser la baraque là-bas. Seulement, nous, nous ne comptons pas sur les programmations radios, grâce à des singles orientés dans ce sens, pour y arriver!

Si vous arrivez, comme tu le dis « à casser la baraque » d'ici peu, pourriez-vous passer quelques années sabbatiques à l'instar des Stones ou de Def Leppard ?

Heu..., c'est une excellente idée, on va y réfléchir...