Date : Décembre 1983
Source : Metal Attack n° 3
Interview de Bruce Dickinson par Philippe CUISSET

LES HURLEMENTS DE LA BÊTE

Depuis la création d’IRON MAIDEN, l’arrivée de BRUCE DICKINSON au chant n’a pas été le moindre des changements, pourtant déjà très nombreux depuis 1977.
A l'origine quatuor, avec DAVE MURRAY (guitare), STEVE HARRIS (basse), DOUG SAMSON (batterie) et le chanteur PAUL MARIO DAY (maintenant dans WILDFIRE après être passé par More) rapidement remplacé par PAUL DI ANNO, le groupe est rapidement devenu quintet avec l'adjonction d'un second guitariste, TONY PARSONS. Pour cause de divergences musicales, SAMSON et PARSONS ont été remplacé par CLIVE BURR (qui a joué avec le groupe SAMSON) et DENNIS STATTON. Après la sortie du premier album, STRATTON - là encore pour divergences musicales - s'est vu remplacé par ADRIAN SMITH, qui avait auparavant joué au sein de deux groupes : EVIL WAYS et URCHIN avec un certain... DAVE MURRAY. Nouvel album, KILLERS, puis nouveau changement ; cette fois, DI ANNO est remplacé pour problèmes vocaux, par BRUCE DICKINSON (ex SPEED, THE SHOTS et ... SAMSON). De nouveau un album... et ça repart comme en 14 : cette fois, on change le batteur, CLIVE BURR est out, et NICO Mc BRAIN débarque, arrivant tout droit de TRUST. C'est tout, pour le moment du moins.
Malgré tous ces changements, et malgré un succès sans cesse croissant, IRON MAIDEN n'a jamais dévié d'une ligne de sa voie musicale, et n'a pas perdu un poil de cette intensité musicale qui lui est propre depuis sa création. La tournée américaines qui vient de s’achever, avec pourtant des groupes aussi divers que SAXON, CONEY, HATCH, QUIET RIOT ou AXE, ne viendra pas me contredire. Mais le groupe semble n'avoir jamais été autant soudé, et BRUCE DICKINSON m'a semblé, durant l'interview qu'il m'a accordée, parfaitement bien dans sa peau ; il y a de quoi, lorsque l'on est chanteur d'un groupe qui confirme jour après jour sa position au sommet de la hiérarchie du Heavy Metal mondial.

Alors, déjà de retour à Londres ?

Oui, la tournée vient de s'achever, et elle a été un véritable succès. C'était la première fois que nous tenions le haut de l'affiche aux États-Unis, et environ 20 ou 25 dates ont été ‘sold-out’, sans oublier un fantastique concert au MADISON SQUARE GARDEN de NEW YORK, devant 18000 personnes. Mais cela fait 18 mois que nous sommes sur la route, et cela est crevant. Sans compter que, étant en vedette, nous faisons un show de près de 2 heures, très physique et intense.

Ce succès de la tournée ne résulte-t-il pas en partie du succès du dernier album ?

C'est certain. SI NUMBER OF THE BEAST et PIECE OF MIND sont déjà disques d'or aux États-Unis, je pense que notre dernier album sera disque de platine (300000 ventes) d'ici la fin de l'année, ce qui, pour un disque de pur Heavy Metal est plus qu honnête (rires). C'est d'autant plus satisfaisant que le public américain a été le plus dur à conquérir.

C'est un succès quand même moins impressionnant que celui d'un Def Leppard ?

C'est sûr, mais ce succès n'est pas ‘compromettant’, dans le sens où nous avons notre son propre, très éloigné du son ‘FM’ du hard que l'on entend à la radio américaine. Notre public, nous l’avons davantage conquis par nos concerts que grâce à la radio. Mais nous restons un groupe fondamentalement ‘européen’, et je ne voudrais en aucun cas que l'on change de style. Quoiqu'il arrive, la scène européenne est infiniment plus importante pour nous que la scène américaine.

Que faut-il pensez de ces rumeurs concernant un éventuel départ de Dave Murray ?

Elles sont totalement fausses. Pourtant, ces rumeurs ont été telles à un moment, pendant la tournée américaine, que nous avons dû faire une émission de télé pour démentir toutes ces fausses allégations. Personne n'a jamais envisagé de quitter le groupe qui a rarement été aussi soudé.

Pour en revenir aux concerts, quels sont leur rôle pour toi ?

Ils sont un moyen de communication avec les gens : communiquer ses intentions, taire ressentir le feeling derrière les paroles. J'ai un jour reçu une lettre d'une fan française me disant qu'elle ne comprenait pas les paroles des chansons, mais qu'elle pouvait presque tout comprendre en regardant les expressions sur mon visage et dans mes yeux. Voila ce que j'appelle le succès. Mon ambition est de continuer à communiquer avec le public, mais cela n'est possible que si tous les membres du groupe prennent du plaisir à être sur une scène, ce qui le cas actuellement.

N'as-tu pas l'impression que le Heavy Metal est en train de devenir une véritable industrie (disques, livres, tee-shirts, badges, etc.) ?

Je crois que cela résulte de la demande du public et des kids. Je suis un fan de Deep Purple, et quand j'étais plus jeune, je collectionnais moi-même tout ce qui concernait le groupe. C'est un peu pareil pour les fans de MAIDEN. Mais comme nous sommes, en toute modestie (rires), un grand groupe, nous devons nous assurer que tout ce qui est vendu sous notre nom est de la meilleure qualité, que les tee-shirts ne se déchirent pas au premier accroc, que les photos des livres sont de bonne qualité,...

Que penses-tu du Heavy Metal speed, satanique ou autre ?

Le Heavy Metal est une musique où se côtoient les extrêmes. A un extrême, on trouve un Heavy Metal joué très rapidement, très proche du Punk Métal, dans lequel les paroles n'ont souvent qu'une importance relative. A l'autre extrême, il y a un Heavy Métal plus lent, plus lourds, où prédominent des paroles sataniques, parlant de l’enfer, de la damnation ou je ne sais quoi d'autre. Je trouve ça un peu absurde car cela ne retient l'attention que quelques minutes, avant de devenir rapidement ennuyeux. C'est pourquoi nous-mêmes essayons de ne jamais être trop sérieux et de ne pas nous accrocher à un style en particulier. Nous alternons d'ailleurs les extrêmes, c'est-à-dire des morceaux courts et très rapides, et d'autres plus longs mais plus travaillés.

Cela ne vous pose-t-il pas de problèmes pour renouveler votre registre ?

Nous aurions des problèmes si nous étions fixés sur un style musical mais en écrivant des paroles, en général à dominante fantastique plutôt que politique ou autre, nous conservons une grande marge de manœuvre. II nous serait cependant plus difficile de réécrire un nouvel album comme KILLERS plutôt qu'un autre NUMBER OF THE BEAST Un "Run to the hills" est également plus aisé à écrire qu'un "Where Eagles Dare". D'ailleurs, pour moi, PIECE OF MIND est, parmi nos quatre albums, celui qui est le plus difficile à écouter. Mais nous pensons tous au sein du groupe que c'est notre meilleur.

Est-ce que l'ambiguïté de certaines paroles ne vous a pas posé des problèmes aux Etats-Unis ?

Si. Les Américains n'ont pas le sens de l'humour que peuvent avoir des Anglais ou des Français, et pour certains, les paroles à tendance satanique étaient très sérieuses. C'est ainsi que des ligues religieuses ont voulu apposer des auto-collants sur l'album NUMBER OF THE BEAST, pour prévenir du caractère soi-disant satanique des paroles! Beaucoup considéraient EDDIE, notre mascotte, comme un personnage dangereux, voire subversif. Quant aux réactions concernant la pochette du dernier album et la photo du cerveau, ça tenait parfois du Mc Carthysme. La plupart de ces ligues sont très riches, et elles passent des pubs à la télé pour attaquer le rock, ou pour condamner tous ceux qui n'ont pas les cheveux courts, alors que tout cela n'est jamais sérieux.

Et que signifie ce message enregistré à l'envers au début de "Still Life", sur Piece of mind ?

Nous l'avons justement enregistré pour faire peur à tous ces fanatiques, si étroits d'esprit et hostiles au Rock. Je peux te l'expliquer car je ne pense pas que beaucoup d'entre eux lisent Metal Attack. Cela signifie en gros : "Ne vous mêlez pas de ce que vous ne comprenez pas ". C'est NICO (MC BRAIN) qui parlait, mais il était complètement saoul, et il a en outre parlé avec un tel accent que, même remis dans le bon sens, personne ne peut comprendre le message!

Est-il vrai que vous avez eu des problèmes avec Frank Herbert, l'auteur de Dune, à propos du morceau "To lame a land" sur le dernier album ?

C'est exact. Nous avions tout d'abord envisagé d intituler le morceau "Dune", comme le roman, mais il a alors menacé de taire retirer le disque de la vente. C'est idiot car il nous avait déjà vendu les droits très cher. Pourtant, nous n'avons aucunement trahi sa pensée. S'il savait à quel point le disque marche, et la publicité que cela lui aurait fait

Est-ce que vous avez encore des contacts avec les "anciens" de Iron Maiden ?

Plus ou moins. En ce qui concerne PAUL DI ANNO, je ne sais pas trop où il en est avec son groupe LONEWOLF, mais ce qu'il fait maintenant n'a plus rien à voir avec le Hard. Quant à CLIVE BURR, après un passage express chez TRUST pour leur dernier album, puis quelques mois passé avec le groupe de GRAHAM BONNET, il semble s'apprêter à créer un nouveau groupe avec d'anciens membres de PRAYING MANTIS.

Et l'avenir d'Iron Maiden ?

Eh bien, l'avenir proche, c'est la tournée européenne, avec MICHAEL SCHENKER en première partie.

C'est un peu étonnant de retrouver un groupe comme MSG en première partie et non en vedette d'une tournée ?

Je crois que pour MICHAEL SCHENKER cette tournée est avant tout un test après les
changements qu'a connus son groupe, avec l'arrivée de DERECK SE HOLMES, l'ancien
compagnon de Ted Nugent. Mais je crois que nos deux groupes sont complémentaires, MICHAEL jouant plutôt du Hard et nous du Heavy Metal. Et puis, avoir MSG en première
partie est pour nous un honneur. Enfin, nous n'avons jamais eu de problèmes avec quel-
que groupe que ce soit au cours de nos précédentes tournées, et je ne vois pas pourquoi cela changerait.

Alors les vacances ne sont pas pour demain ?

Oh non ! La tournée ne s'achève qu'à la fin de l'année, après 8 mois passés à parcourir le monde. Dès janvier, nous commençons à écrire les morceaux du prochain album, dont l'enregistrement commencera probablement cet été. STEVE HARRIS sera certainement encore à l'origine de 50 % des titres de l'album, comme les deux derniers. Tout cela est bien sûr crevant : les tournées, les longues périodes d'enregistrement. II y a bien d'autres moyens plus faciles pour s'enrichir ou pour acquérir la gloire. Mais l'intérêt de la vie n'est il pas cette éternelle remise en question ?