Date : Décembre 1983
Source : Enfer Magazine n° 8
Interview de Bruce Dickinson par Philippe Touchard

L'ambiance est chaude, ce mercredi 16,dans cet hôteldu quartier des Champs-Elysées. Tout le staff d'IRON MAIDEN vient de se précipiter au bar et comme celui-ci est déjà squatté par les musiciens de Michael Schenker group, ça discute haut et fort. Avec l'aide de l'attaché de presse de Pathé-Marconi, j'arrive à coincer BRUCE DICKINSON, l'air gai, la casquette en arrière et le sourire rural.

Alors BRUCE, on récidive cette année, toujours prêt à tout faire exploser comme l'année dernière ?

Oh, oui. J'ai entendu dire, qu'il y a eu quelques petits "troubles" dans le métro après notre concert à Baltar l'année dernière.

Pour ça, oui ! Vous avez rendu fous les kids, à tel point, qu'il essayaient de chasser EDDIE dans le métro et du coup les banquettes et le reste ont trinqué. Enfin, c'est le rock'n'roll ! (cheers !)

(cheers!) Moi, j'adore Paris, c'est la ville, où on a toujour donné nos concerts les plus fous. C'est une grande ville et on y trouve le public le plus fou, le plus chaud et le plus marrant en fait!

II semble, que depuis ton arrivée dans le groupe, IRON MAIDEN gravi les échelons du succès, à une vitesse incroyable. Alors, comment es-tu devenu le chanteur du groupe, le plus populaire du monde (avec le triste Kiss) ?

C'est STEVE HARRIS, qui me l'a demandé. Je connaissais déjà STEVE avant de rentrer dans Samson et la première fois que j'ai vu IRON MAIDEN en répétition, j'ai tout de suite été impressionné par leur musique et surtout par DAVE MURRAY. Pour moi il avait tout du "Guitar-Hero" et son jeu de guitare me faisait penser à celui de Ritchie Blackmore qui reste pour moi mon guitariste préféré. A partir de ce moment-là, j'attendais que quelqu'un s'en aille, pour prendre sa place, car j'étais fou de ce groupe. Puis, j'ai rejoint Samson et il s'est trouvé, que nous avons fait une tournée IRON MAIDEN-Samson. Je me souviens, un soir après un concert, j'ai eu une longue conversation avec PAUL DI ANNO. II me demandait des conseils, voulait tout connaître de mes techniques de chant, puisqu'en fait IRON MAIDEN débutait vraiment sérieusement. Ils n'avaient pas encore d'album et c'était une bonne opportunité d'ouvrir pour Samson. Puis, deux ans plus tard, nous nous sommes retrouvés tous en studio. IRON MAIDEN enregistrait "Killers" au Battery studio et Samson enregistrait "Shock tactic" au Battery studio. Donc, on vivait tous ensemble ; CLIVE BURR venait souvent nous voir enregistrer et moi j'allais voir STEVE et les autres. C'est à ce moment, que j'ai réalisé que des problèmes étaient en train de naître entre PAUL et les autres.

Quelles sortes de problèmes ?

Les mêmes problèmes, que ceux qui ont présidé au départ de CLIVE BURR, cette année. En fait, je pense que PAUL n'a jamais vraiment compris, quelle était la démarche de IRON MAIDEN.

Psychologiquement ou musicalement parlant ?

Le problème était psychologique et musical. La musique que tu veux, provient de ton attitude face à un concept musical, donc où il a création, il y a psychologie par subjectivité interposée. PAUL avait perdu toute pulsion créative. Quand il chantait, cela semblait dépourvu de conviction et il n'avait plus aucun sens critique incapable de dire, ce qui était bien et ce qui était mal. Le problème est devenu flagrant, lors de l'enregistrement de "Twilight zone", au point que ce fut STEVE, qui lui a expliqué ce qu'il devait chanter, comment et où il devait poser sa voix. Quand j'enregistre des parties vocales, je suis capable de dire, si c'est bon ou mauvais et si je juge que c'est mauvais, je recommence jusqu'à ce que cela sonne bien, puis je demande aux autres, ce qu'ils en pensent. Pour faire les choses bien, il faut que tu ressentes en toi un feu, qui te brûle et qui te pousse à faire les choses à la perfection. II faut que tu sois fier, de ce que tu fais toi-même. Tu ne peux faire les choses correctement, si tu n'as plus confiance en toi, et que tu te réfères systématiquement aux autres, dont ce n'est pas le travail.
Les dernières séances de PAUL étaient vraiment pitoyables. Il était raide défoncé et était incapable de se maîtriser. Moi, j'ai dû sortir, car cela me faisait mal de voir ça ! Après, je n'ai plus revu le groupe. Je suis parti en tournée avec Samson. IRON MAIDEN a entamé sa tournée européenne de promotion pour l'album "Killers", où la moitié des concerts fut annulée à cause des problèmes de voix de PAUL.

A quoi attribues-tu ce passage à vide d'IRON MAIDEN ?

Je pense, que tout le problème, était un problème conceptuel. Tu ne peux te permettre de jouer dans un groupe, où tu n'es pas heureux. II faut avoir une démarche personnelle et ce d'autant plus, que dans IRON MAIDEN, il y a une confrontation permanente de fortes personnalités. Si tu n'as pas de position ferme, tu te fais écraser et personne ne peut rester dans un groupe s'il a l'impression de n'y être, qu'en partie intégré. Dans IRON MAIDEN, tout le monde doit être apte à apporter sa contribution et son initiative sinon, tu n'appartiens pas vraiment au groupe, tu en souffres et les autres aussi par contre-coup.

Finalement, après la tournée "Killers", la seule solution pour la survie du groupe était de se débarrasser de PAUL ?

Ce fut une décision collégiale. STEVE me demanda de venir chanter pour IRON MAIDEN. C'était à l'époque du festival de Reading. Quinze jours plus tard, je répétais avec eux. Puis ils sont repartis en tournée en Suède, Norvège, Hollande, avec PAUL, qui est donc parti juste après. A ce moment, on a travaillé d'arrache pied. Moi, j'apprenais tout le répertoire existant et préparais l'album "Number of the beast". A fa fin 1981, on est reparti en tournée en Italie, où je me suis rôdé à la scène avec IRON MAIDEN. Puis nous sommes rentrés enregistrer l'album et là-dessus, on est reparti pour une tournée européenne. D'août 1981, jusqu'à août 1982, je n'ai jamais été aussi occupé de ma vie. Je n'ai pas arrêté de travailler.

Revenons à la réalisation et à la conception de "Number of the beast", car j'ai noté tant de progrès sur cet album, tant pour ce qui est de l'écriture de la musique, que de la production-même (N.D.L.R. : ne croyez pas, que je leur cire les pompes, le le crois vraiment!). A quoi attribues-tu cela ?

Le problème PAUL avait mis le moral à zéro à toute l'équipe et lorsque je suis arrivé, il fallait carrément que tout le monde se prenne en main, afin de reconstruire IRON MAIDEN. Sur scène, ils avaient perdu la flamme, car ils étaient dévorés d'inquiétude. PAUL, n'étant plus capable de mener son groupe comme un chanteur, doit le faire sur scène, si bien que c'était à STEVE de parler au public et de veiller à tout sur scène. Or, STEVE ne veut que se concentrer sur sa basse. II adore jouer de la basse et prend son pied comme ça, avec l'esprit tranquille, quant à la direction du groupe sur scène. Lorsque, je suis rentré dans IRON MAIDEN, chacun me faisait confiance et l'énergie est revenue car tous assuraient leur partie dans une nouvelle sérénité, ce qui s'est traduit, je pense dans l'album "Number of the beast".

Penses-tu que cet album soit un concept album, implicitement ?

Non. Pour moi un concept album, c'est en fait le même morceau d'un bout à l'autre de l'album, avec des passages et des nuances différentes. Or, "Number of the beast" n'est rien d'autre, qu'une compilation de titres.

OK, mais il y a une continuité et de nombreuses similarités dans les morceaux de cet album.

D'accord, car cela tient à notre démarche de ce moment-là et en fait on a tous, à peu près, les mêmes idées sur les grands problèmes, que ce soit vis-à-vis de la société, du business ou de notre rapport au monde. On me demande aussi souvent, si "Piece of mind" est un concept album mais en fait non, pas plus que "Number of the beast". Cela tient au fait que nous sommes un vrai groupe et que nous partageons tous les mêmes idées.

Pour moi, je voyais un concept dominateur dans l'album "Number of the beast" et dont le point central était le titre "Hallowed be thy name"

Nous pensons que "Hallowed be thy name" est le meilleur titre d'IRON MAIDEN. Musicalement parlant, je crois qu'il représente un tournant dans la musique d'IRON MAIDEN. STEVE a écrit cette chanson, pour faire suite au titre "Phantom of the opéra" . En fait l'écriture de ce morceau représente en elle-même, une suite de concepts. En cela, on peut dire que ce titre est un concept song. L'idée de départ, pour ce qui est du texte se situe dans la lignée de "Purgatory" ou "Twilight zone". STEVE écrit beaucoup de textes, où s' enchaînent de nombreuses scènes. Chaque fois, il essaye de créer un climat et donc une sorte de pièce théâtrale.

Effectivement, à l'écoute de "Hallowed be thy name", on imagine tout de suite un film. L'intérêt de "Number of the beast" et plus particulièrement de "Hallowed be thy name" est que c'est une musique à images.

Oui, le scénario est envisagé à travers l'oeil du type, qui est sur le point de monter au gibet. A la fin, il y a un changement d'optique et de l'angoisse on passe à l'espoir puisqu'il sait qu'il va revenir, d'ou la référence à cette phrase de la Bible qu'est "Hallowed be thy name".

Le texte se termine sur la prise en compte de la vie comme illusion. Qu'en penses-tu? ("life down there is just a strange illusion").

Oui, je ne pense pas que la vie soit, en elle-même une illusion, je pense que la façon, dont la majorité des gens envisagent leur propre vie est une illusion. C'est à dire, qu'ils ont l'illusion, que la vie qu'ils mènent est celle qui leur était destinée. En fait, ils ne regardent pas assez loin et leur projet originel est perverti par l'illussion de leur propre vie. II y a tellement de choses, qui arrivent sur cette terre et à côté desquelles trop de gens passent, abusés par des artifices.

Crois-tu que la musique puisse-t-être un élément, qui aide à ouvrir les yeux sur les possibilités, qu'offre la vie et que l'on ignore ?

Peut-être oui, la musique peut provoquer un choc à toi et t'inciter à regarder au-delà de ton univers traditionnel. Dans IRON MAIDEN, le contexte et l'environnement de nos pensées sont si présent, qu'ils ne peuvent ressortir que par le biais d'une musique violente. Nos textes sont aussi très importants et la spiritualité que nous aimerions faire passer, va de paire avec l'agressivité de notre musique, car l'agression repousse toujours les limites de La compréhension et donc l'effort intellectuel qui en découle et donc l'ouverture de l'esprit.
Prends par exemple, le titre "Revelations" sur notre dernier album.

Justement, je voulais y venir. Dans quelle mesure t'impliques-tu personnellement, ainsi que les autres membres du groupe, dans toutes ces questions de spiritualité et de religion, que vous avez développées au cours des derniers albums ?

Je suis très intéressé par toutes les religions du monde et les formes que celles-ci prennent, car je pense que toutes les religions reflètent les possibilités et les opportunités vitales, dont bénéficie l'humanité, sans être consciente. Je pense, qu'au début de notre ère, l'homme avait beaucoup plus conscience du phénomène supra-naturel et que la religion a pu aider à réconcilier la nature humaine et ces forces para-normales.

Oui, admettons, bien que je ne sois pas d'accord.

Tu n'es pas d'accord ?

Non, je pense que si phénomènes supra-naturels il y a, cela vient du pouvoir que le cerveau peut exercer sur l'environnement, sans que la conscience de l'homme ne puisse intervenir. Donc, je pense aussi que la religion a eu pour but de culpabiliser l'homme, afin de canaliser ces phénomènes et de tirer sa nature, son essence comme refuge pour l'homme apeuré devant un mystère, d'où maîtrise du comportement humain.

Je suis d'accord avec toi, lorsque tu dis que le pouvoir du cerveau est beaucoup plus important, que ce que l'on peut imaginer. Ceci dit, la religion dans sa naissance a apporté l'officialisation de ces phénomènes. Avant d'entrer dans un stade de développement industriel intense, la société permettait à l'homme de prendre conscience de ces pouvoirs surnaturels, qui finalement servent de trame au discours religieux. Donc, remontant aux sociétés pré-médiévales, l'homme vivait dans un univers d'insécurité, où l'émergence des phénomènes paranormaux et la conscience de leur existence lui assuraient une certaine sécurité, comme contre-poids à la violence de l'environnement. Aujourd'hui, l'individu vit dans un univers de sécurité et de garantie et son cerveau, donc les pouvoirs qui lui afférent, ne cherche plus à se protéger contre les dangers de la nature. Ainsi, seules les religions apparaissent comme incitation à l'élévation d'esprit, par un discours de masse.
Aussi, n'est-ce pas étonnant que les grands mystiques d'aujourd'hui, soient tous des religieux. Les yogis, les bonzes, les brahmanes et même les moines chrétiens pratiquent la méditation, afin d'obtenir la maîtrise de leur cerveau qu'ils utilisent comme un muscle. Un muscle, s'il ne fonctionne pas régulièrement devient vite inefficace. C'est ce que savent les religieux et que nous, nous avons tendance à oublier, pour ce qui est de notre cerveau.
Donc, tu vois ma démarche. Je m'intéresse à la place de l'homme dans l'univers, sa relation originelle avec la nature et donc je suis obligé de passer par l'étude des religions, pour cerner le problème fondamental.

II semble cependant que ta démarche, jusqu'ici se soit attardée sur le discours judéo-chrétien. Ainsi "Number of the beast" fait référence à la Bible et "Révélations" du dernier album provient de l'apocalypse de saint Jean.

En fait, "Revelations" a un double sens ; bien sûr, dans un premier temps cela fait référence à la mythologie chrétienne, mais dans un second temps, on peut retourner l'idée de base et cela devient tout autre chose, si on le prend au deuxième degré.Tu connais Aleister Crawley ?

Oui, bien sûr, ce mystique qui faisait l'expérience des drogues, du sexe, et toutes sortes de choses, pour à la fin ne plus sentir son corps, mais uniquement son esprit ? Je crois d'ailleurs, qu'il a critiqué toutes les religions, une à une, dans ses livres, non ?

Exactement. En tant que philosophe athée, il a écrit des livres fantastiques. II pensait qu'en donnant son esprit, en concentrant toute son énergie uniquementdans son cerveau, l'homme pouvait influer et changer le cours des choses. II dénonçait les religions comme trompeuses, inutiles et invitait à la passivité et pour lui la religion amenait directement à la mort du cerveau de l'homme. Selon Crowley, l'homme doit engager un combat avec la nature pour exercer son cerveau et les pouvoirs, qui en découlent pour arriver à la félicité suprême. C'est en référence, à cette théorie, que j'ai choisi d'écrire "Révélations". Au-delà du sens biblique, il y a le pincipe de l'homme révélé à lui-même. II y a donc un jeu de mots, car d'un côté cela tient à la théorie biblique de l'autre à quelque chose que la religion veut passer sous silence. Les premiers vers de "Révélations" sont tirés d'un hymne anglais, que l'on chantait à l'école. Le morceau est en trois parties. Attention, c'est très compliqué !

C'est un "concept-song", non ?

Oh, oui, tout à fait. Donc, le morceau est en trois parties. Lapremière est constituée de la prémière strophe, tirée de cet hymne, et je l'ai choisie, car il y a quelque chose de visionnaire dans ces vers. Ils furent écrits, il ya un siècle environ (N.D.L.R.: cf. texte sur la pochette "Piece of mind") et décrivent exactement, ce qui se passe aujourd'hui.
En effet, beaucoup d'argent circule dans notre société et plus on en a et plus on est malheureux en fait. Les derniers vers "Take away our pride" (N.D.L.R.: débarrassons-nous de notre fierté) se retrouvent centre de tout l'univers, mystique. Le principal obstacle à la communication et l'épanouissement est l'égoïsme et l'amour-propre mesquin, qui divisent les hommes. Les deux vers suivants font référence à la philosophie hindoue. "Just a babe in a black abyss" est une allusion à Aleister Crowley, le mot "babe" désigne l'être humain et "black abyss" désigne un, monde désespéré. "No raison fort a place like this" indique le non- sens de l'existence de l'homme sur cette terre, si l'espoir n'existe plus. Le deuxième vers de la deuxième strophe parle du "secret du pendu". Dans l'imagerie populaire hindoue, le pendu est synonyme de "bonne chance". C'est pourquoi, comme je le dis dans la chanson, le "pendu a un sourire aux lèvres" et le secret du pendu est donc cette signification.
Ensuite, on arrive à la troisième strophe, le vers le plus important est "The venom Chat tears my spine". As-tu déjà entendu parler de la signification du serpent hindou "Kundalini" dans la mythologie yogi ?

Non!


Dans le yoga il y a un serpent, appelé Kundalini qui vit au bas de la colonne vertébrale de l'individu. Pendant l'orgasme sexuel ou pendant une méditation intense, il y a création d'une entité spirituelle, le "Samadhi" qui symbolise l'union transcendentale avec Dieu. A ce moment, le Kundalini est délivré et remonte le long de la colonne vertébrale jusqu'au cerveau, où il lâche son venin. L'union du venin et de la substance cervicale crée l'union avec Dieu.
Le vers suivant: "Les yeux du Nil sont ouverts" implique en fait que' l'univers, de toutes les possibilités, est ouvert, dès lors, que le venin remonte en toi.

Donc le serpent a une valeur constructive !

Oui, tout à fait, dans la Bible, il est synonyme de mal, dans la philosophie hindoue, il est symbole de création et d'extase. Au vers suivant, il y a l'expression « Serpent' kiss » : le baiser du serpent sur lequel Crawley a longuement philosophé. Puis vient l'oeil du soleil (« The eyes of the sun »). Le soleil est le symbole du créateur, c'est lui, qui dans la vie symbolise le côté masculin de la vie. Plus loin, il y a la partie féminine, qui rentre en jeu dans le terme "Moonlight" où la lune symbolise la femme. Le vers dit : "Le clair de lune boit les larmes d'argent, que je verse" ; là on comprend tout, car l'argent (silver) est la couleur du soleil. Donc on retrouve dans l'univers, l'entité mâle et l'entité femelle, qui sont indissociables.
En fait, l'univers dans cette philosophie est un monde dual, binaire où toute notion n'existe que par son contraire. En d'autres termes, il n'y a pas de dichotomie manichéenne, comme dans le système de pensée chrétienne, où le bien et le mal sont dissociés en essayant d'éliminer le mal, seul le système de valeur chrétienne est monolithe. Tous les autres grandes philosophies reposent sur une dualité de notions, comme le Ying et le Yang en Chine, ou la "Caballah" juive. Enfin, tu vois il faut manier toutes ces notions avec précaution, car c'est très compliqué.

Je suppose que tu te documentes longtemps avant d'écrire un texte comme "Révélations" ?

Oh, oui, j'ai une grande bibliothèque regroupant tous les grands ouvrages à propos de la mystique humaine.

Ne crois-tu pas qu'il soit dommage, que le public ne puisse pas toujours comprendre la dimension de ton discours, qui reste quand même uniquement accessible aux initiés ?

Non, je pense que du moment qu'il ya une certaine énergie mentale, qui s'en dégage, il n'y a rien à regretter. Là, je te l'explique en détails, mais si rien qu'une fraction du texte émerge et touche des gens, alors, je crois, que je n'aurai pas perdu mon temps. Tu ne peux prétendre convaincre tout le monde, car beaucoup de notions inutilisées sont effectivement inconnues de la majorité. L'intérêt de cette chanson, c'est qu'en prenant un seul vers, on peut reconstruire un nouveau texte, un nouveau morceau.

Comment, dans ta vie de tous les jours, pratiques-tu cette recherche et cette exploration des philosophies de l'esprit ?

Je lis beaucoup, j'écoute les gens parler et je prends le temps de réfléchir et de synthétiser tout ce que je découvre dans les livres. En tout cas je ne pratique pas la méditation. J'ai essayé, mais je n'y suis jamais arrivé. Je crois que si je pratiquais la méditation, je me sentirais sûrement mieux.
Ce qui se passe, c'est que j'éprouve un bonheur immense et une sérénité épanouissante à être sur scène, car je crois, que là est ma place et c'est pour moi, la meilleure façon de me situer dans l'espace et le temps. Je pense que nous avons chacun une place, où nous pouvons exprimer et ressentir la plus grande satisfaction. Ce qui est dur, c'est justement de trouver cette place.

Que penses-tu de la philosophie japonaise, qui étudie le rôle de l'homme dans la société ?

Je pense, que cette philosophie utilise l'étude du comportement humain en vue de rationnaliser l'activité économique de la société. Ainsi, il y a quatre grandes catégories d'individus, qui sont toutes complémentaires et participent activement à la vie et l'évolution du groupe social. II y a le groupe des travailleurs, celui des artistes, celui des guerriers et celui des religieux.

D'accord, mais cette compartimentation des individus relève d'une vision religieuse et élitiste, puisque dans le Japon traditionnel, le dirigeant, le seigneur est étroitement lié aux moines et religieux.

Oui, mais l'organisation des sociétés a été toujours assujettie à l'ordre et la nature, donc, par essence à la doctrine religieuse.
Ce qui est important, c'est de trouver sa place, sa direction existentielle, car là est la clé et l'épanouissement. Dans la doctrine japonaise, il est d'emblée plus facile de se situer dans l'organisation de la société. Trop de gens, dans le monde ne trouvent pas leur voie, ou ne la cherchent même pas et ils sont malheureux.

Oui, mais ne crois-tu pas, qu'il y a un problème que tu oublie : c'est le stade de développement économique de la société ? Et à point de vue, il est difficile pour beaucoup, de conjuguer subsistance économique et épanouissement psychique.

Ok ; il y a une partie matérielle à assurer, donc, le travail. Mais que font beaucoup d'individus après le travail ? Ils s'affalent, boivent, ils font l'amour et lorsqu'ils ont 70 ans, qu'ils sont en retraite, ils s'ennuient, car ils n'ont plus rien à faire et au bout du compte meurent d'ennui, sans laisser aucune trace d'eux. D'autres ont un feu en eux et ils se cherchent toute leur vie, peut-être, jusqu'à trouver une place, qui leur apporte le maximum de satisfaction. Cette démarche reflète en faite le chemin la création.

OK. Tu sais beaucoup de chose et tu as réfléchi, mais ne pense pas être hyper privilégié, d'une part d'avoir eu le temps de te consacrer à ton épanouissemt et surtout d'avoir eu accès au domaine de la connaissance, domaine qui échappe à beaucoup, non par manque de volonté mais par manque d'opportunité ?

En fait, c'est un énorme problème. Je crois que le domaine la connaissance est assez vaste pour y avoir accès par quelque bout que ce soit. II te faut étre "mentalement organisé", c'est-à-dire, savoir si tu es prêt à investir une grande partie de ton temps la recherche d'un savoir, quitte à laisser au deuxième plan, tes problèmes matériels, ou si tu veux gagner rapidement de l'argent, au mépris de ton épanouissement intellectuel, auquel cas, tu es vite aspiré et broyé par le système économique. Prenons l'exemple tout simple, menuisier qui passe son temps dans sa boutique à faire des tables et des chaises. II est sûrement plus heureux dans son oeuvre de création, à voir quelque chose naitre de par uniquement le travail de ses mains, que le cadre supérieur d'une grande société, qui ne crée rien, sinon aligner les millions. Sa sérénité vient probablement dans ce qu'il fabrique il y a la marque de sa personnalité et de son savoir.

Ne penses-tu pas que des petits créateurs du genre du menuisier dont tu me parlais, auront moins en moins de place dans la société où la machine prend le pas sur l'homme ?

Là est le problème. Le système éducatif élève les enfans comme si vingt ans plus tard ils auront du travail et seront rentables. Or, il y aura de moins moins d'opportunités de travail bien que, instruits dans des directives économiques, les gens se retrouvent sans rien, sans assurance matérielle ni intellectuelle et et peu seront de ce fait capables de donner un sens à leur vie.

Peux-tu nous dire quels furent les grands axes de ton éducation ?

J'ai été élevé dans un système tout à fait traditionnel. Mes grands-parents étaient des mineurs de la région de Sheffield. Mes parents m'ont envoyé très tôt dans une école privée. Ils avaient suivi l'évolution sociale des familles ouvrières anglaises. Aussi mes parents, qui gagnaient de l'argent, avaient réussi à sortir du prolétariat pour rejoindre la classe moyenne et voulaient donc, que je réussisse à rentrer dans la classe sociale supérieure.
Moi, j'étais mal à l'école, je ne m'entendais pas bien avec les autres élèves, en qui je ne voyais qu'opportunisme et avidité. A la fin, j'avais 16 ans, je me suis fait renvoyé de l'école, puis ne sachant que faire, je me suis engagé dans l'armée, pendant un an. Vu ma scolarité, je devais passer l'examen pour être officier, mais je détestais les officiers et les militaires et donc je suis parti à Londres, pour m'inscrire à l'université, où j'ai étudié pendant trois ans l'histoire. Pendant ces trois années, j'ai tout remis en question. C'était la première fois de ma vie, que je me sentais vraiment libre. La première année je l'ai passée à faire la fête avec des copains, on était saoul tous les soirs ! Au bout de cette année-là, j'avais pris 10 kilos ! Pendant cette année-là, je me suis laissé embarquer dans tous les coups : j'ai fait de la politique avec les étudiants, j'ai commencé à jouer du rock'n'roll, et tester toutes sortes de substances. Tout, ce qui passait à côté de moi, m'intéressait et j'y plongeais systématiquement !
Au bout de cette année, j'ai décidé qu'il fallait que je me calme un peu : je me suis regardé dans une glace et j'ai dit « stop », fini la bière, ou c'est moi qui vais finir en bière ! J'ai quand même réussi à tenir quatre mois sans une goutte de bière. Pendant ce temps, je me suis de plus en plus impliqué dans le rock'n'roll, allant de groupes en groupes, jusqu'à ce que je rejoigne Samson, qui me semblait être un groupe solide. Je pensais que le rock'n'roll m'offrait la meilleure possibilité pour m'exprimer et créer. Puis, on connaît la suite.

(A ce moment, le manager me fait signe que l'interview est bientôt fini, il n'en revient pas qu'on ait pu discuter, presque une heure sans s'en apercevoir. Quand on pense, que généralement les entretiens durent un quart d'heure, j'ai eu beaucoup de chance et je tiens à remercier l'attaché de presse Denis Leprat qui a contribué aux bonnes conditions de cet interview.)

Une dernière question BRUCE : Que signifie pour vous, la trépanation d'EDDIE sur la pochette du dernier album ?

C'est une allusion à une vieille coutume aztèque. A l'origine, le scénario aurait été de tuer EDDIE, mais on a pensé que c'était trop. Donc, on l'a trépané, comme faisaient les aztèques, aux victimes des sacrifices, qu'ils offraient à leur dieu. En fait, l'album devait s'appeler "Food for throught", mais on a estimé que "Piece of mind" était plus subtile.

Quelle est la place d'EDDIE dans l'imagerie d'IRON MAIDEN ?

Prends un groupe comme Kiss, par exemple : Lorsqu'ils avaient leur maquillage, qu'est-ce que tu voyais sur scène? Eh, bien, on ne voyait rien d'autre que quatre EDDIE. Ils ne semblaient plus être des musiciens, mais des clowns. Personne ne faisait attention à leurs qualités de musiciens, car elles passaient après l'image, qu'ils se donnaient d'eux-mêmes. C'est pareil pour Ozzy Osbourne et pourtant la musique d'Ozzy vaut la peine, que l'on s'y intéresse ! Personne ne considère plus Ozzy comme un musicien, mais comme un clown, ce qui est tout de même regrettable. Donc pour avoir un personnage, un clown et garder notre identité de musicien nous avons créé EDDIE.

Et quelles valeurs véhicule EDDIE ?

II ne représente ni le mal, ni le bien, c'est une pantomine, où l'on retrouve ce que chacun veut y apporter.

OK. BRUCE, je crois qu'on se devra de te remercier pour la substance et l'intelligence de tes propos.

P.S. : En effet, Il me faut humblement préciser, qu'en sept mois d'interviews et de rencontres avec toutes sortes de gens, BRUCE DICKINSON est le seul, qui ait réussi à m'apprendre quelque chose.
Malgré l'image, que se donne généralement, ou que la presse prête à BRUCE DICKINSON, (celui-ci la figure souillée de sauce tomate, ou encore dégueulant un plat de spaghettis (Kerrang) ou les bras chargés d'un plat contenant le cadavre ensanglanté d'un oiseau de proie) lui conférant par là, la primarité d'un humanoïde sorti tout droit de la guerre du feu, il faut savoir que tout ceci n'est que pur théâtre, car l'intelligente et la finesse de BRUCE n'ont d'égale, que l'efficacité du jeu de basse de STEVE HARRIS!

Note : C'est dans ce même numéro que Iron Maiden se retrouve 5ème du Top 20 du Magazine avec "Piece Of Mind" et 4ème des singles avec "Flight Of Icarus".